La tempête ou la voix du vent

Par Candice Crausaz et Sarah Schwendimann

Naufragés du destin ?

Le théâtre du TKM accueillera la pièce La tempête ou la voix du vent du huit au dix-huit janvier 2026.

La tempête ou la voix du vent est une adaptation scénique de La Tempête de WilliamShakespeare. Réalisée par Omar Porras, fondateur du Teatro Malandro à Genève et directeur du Théâtre Kléber-Méleau à Renens depuis 2014, cette pièce nous transporte dans une comédie abordant tout de même les thèmes de la trahison et du pardon, en y ajoutant une touche de féérie.

Antonio, le nouveau duc de Milan, ainsi que le roi de Naples, Alonso, et son fils Ferdinand, s’échouent sur une île. Douze ans plus tôt, Prospero (Karl Eberhard dans la mise en scène de Porras), ancien duc de Milan détrôné par son frère Antonio, a été envoyé, dans une embarcation avec sa fille Miranda (Marie-Evane Schallenberger), sur cette même île. Ils y ont fait la rencontre de Caliban, un être “sauvage”, et de la mère de ce dernier, une sorcière appelée Sycorax. D’autres esprits vivent également sur cette île. Les deux frères jadis séparés vont donc se retrouver, douze ans après leur séparation.

Ayant vu les photos sur le site du TKM, nous nous réjouissons de découvrir les décors colorés et les costumes originaux des personnages. Nous nous attendons à beaucoup d’émotions, car ces retrouvailles s’annoncent mouvementées. C’est la première fois que nous aurons la chance d’observer une pièce de William Shakespeare. Nous nous demandons si la langue, ancienne, saura être adaptée à un public moderne et si la pièce sera une adaptation contemporaine. Nous avons tout de même une légère appréhension au niveau de la compréhension de la pièce : il y a un grand nombre de personnages et plusieurs seront joués par un même acteur.

Nous nous posons aussi certaines questions : le féérique amènera-t-il à une réconciliation ? La trahison d’un frère peut-elle être pardonnée ? Est-ce le hasard qui les a conduits à se retrouver ?

Une île déserte, des secret et le vent du hasard. Rendez-vous au TKM pour découvrir si la tempête mènera à la réconciliation ou au chaos.

Échouées sur une île féérique

Avec une entrée fracassante, les huit acteurs ont directement brisé le quatrième mur en arrivant depuis le haut des marches, faisant sonner tambours et flûtes dans une mélodie qui nous est restée dans la tête. Comme une vraie tempête, le spectacle secoue les spectateurs dès les premières minutes avec une ambiance forte marquée de lumières intenses, de vent et de bruitages très immersifs. C’est un voyage féérique dans le monde de son metteur en scène Omar Porras. Une fois revenus au calme, nous étions exposés à un décor très rempli avec des rochers sur le sol, des arbres sur les côtés et quelques éléments scéniques qui variaient tout au long de la pièce.

Plusieurs éléments nous ont aidées à entrer dans cet univers spectaculaire. Les couleurs utilisées ont renforcé l’aspect féérique de la pièce avec ses monstres et sorcières. Les projecteurs changeaient souvent de direction, de couleur, d’intensité. Les créatures magiques présentes dans la pièce apportaient souvent de l’humour. Malgré les thèmes sérieux qu’aborde La tempête, le spectateur bascule entre l’histoire elle-même et le côté enfantin de la mise en scène. Beaucoup de danses et de chants accompagnaient les acteurs tout au long de la pièce, ce qui donnait un aspect vivant à la pièce, avec du rythme et de la dynamique.  

Les acteurs avaient un jeu très impressionnant et nous permettaient de suivre la pièce sans se demander combien de temps il restait. Ils devaient pourtant faire preuve d’adaptation avec les masques qu’ils portaient. Ces masques n’étaient pas un simple accessoire, mais bien un moyen de devenir complètement le personnage qu’ils jouaient et de mettre les spectateurs dans ce lieu mystérieux. Ils étaient très bien intégrés aux personnages, c’est pourquoi on oubliait presque qu’ils ne faisaient pas partie des acteurs. Il est vrai que ce n’est pas habituel de voir ce genre de costumes, mais cela rajoutait une touche de mystère et de magie.

Au sortir nous étions très impressionnées, mais également un peu partagées. Les décors et acteurs étaient en effet spectaculaires. En revanche, malgré la beauté du spectacle, l’histoire aurait pu être abordée plus profondément. La pièce étant de Shakespeare, nous nous attendions à des thématiques plus profondes et plus recherchées, comme la trahison et le pardon. À la fin, dans la pièce, Prospero pardonne à son frère de l’avoir trahi et tout le monde vit dans un monde heureux. Nous aurions espéré une fin plus réaliste, peut-être avec une réelle morale, qui, durant cette pièce, ne nous a pas sauté aux yeux. En outre, tous les décors et les effets spéciaux étaient tellement incroyables que l’histoire passait parfois en arrière-plan. Cependant il n’y eut pas de problème au niveau de la compréhension, ce qui était une de nos craintes en allant voir du Shakespeare. Ce spectacle pourrait être adapté pour un public de bas âge comme pour des personnes plus âgées, il a donc un côté familial qui nous a plu.

La tempête ou la voix de vent est donc un spectacle à ne pas rater, musicalement et visuellement, interprété par des acteurs très talentueux. L’histoire est peut-être un peu mise de côté, cependant, la manière dont cette pièce a été adaptée reste une œuvre que nous avons apprécié regarder.

Presque Hamlet

Par Esther Becquart et Joanne Grand

Presque Hamlet au TKM

Le mois prochain, le Théâtre Kléber-Méleau à Renens déroulera son tapis de scène pour accueillir Presque Hamlet, un ovni théâtral considéré comme un manifeste artistique intemporel, comme nous l’indique une page à ce sujet dans l’agenda culturel romand sur le site des Actualités culturelles romandes. Nous nous y rendrons le 16 décembre, guidées par la curiosité et un soupçon de perplexité devant ce titre volontairement approximatif : « presque », certes… mais à quel point ? Si, comme nous, l’idée de rencontrer un Hamlet qui n’en est peut-être pas tout à fait un vous titille l’esprit, sachez que la pièce se jouera au TKM du 10 au 21 décembre 2025. Avec un peu de chance, vous en ressortirez éclairés — ou délicieusement plus confus encore.

Presque Hamlet se présente comme une sorte de conférence-spectacle, inspirée d’une œuvre datant de plus de 400 ans dont les enjeux résonnent encore aujourd’hui, grâce au talent du metteur en scène et scénographe britannique Dan Jemmett. Sur scène, le jeu est confié à un seul comédien aux multiples facettes : le Suisse romand Gilles Privat. Après avoir incarné certains des plus grands rôles du théâtre français — d’Arnolphe à Cyrano de Bergerac — il se consacre au théâtre anglais… mais pas pour la première fois ! Créée il y a 25 ans, la pièce offre aujourd’hui au public le plaisir de la REdécouvrir.

Nous avons choisi d’aller voir Presque Hamlet, car la pièce faisait écho à notre lecture estivale de Hamnet de Maggie O’Farrell. Le roman raconte l’amour familial, mais aussi le chagrin, en mettant en scène la mort d’Hamlet, l’enfant de William Shakespeare et de sa femme Anne Hathaway. Le dramaturge aurait déposé son chagrin sur le papier, et de cette peine serait née la pièce Hamlet. Ce roman nous a touchées et a animé notreintérêt pour Shakespeare.

Le spectateur peut s’attendre à une représentation pleine de surprises, où l’humour aux éclats subtils se mêle à un rapport original au public, dans un véritable hommage à l’art burlesque, comme on peut le lire dans un dossier de presse du site Equilibre-Nuithonie. Nous sommes impatientes de voir comment Gilles Privat parviendra à incarner seul une multitude de personnages. Espérons que ce solo se transforme en triomphe plutôt qu’en tragédie…

Totalement Hamlet

Après quelques jours mouvementés, rythmés par les évaluations et les dernières courses de Noël, nous étions enfin prêtes à donner notre avis sur Presque Hamlet, mis en scène par l’Anglais Dan Jemmett. Contrairement à notre cher Hamlet, nous n’avons pas hésité longtemps et avons réussi à trouver le théâtre TKM, malgré le véritable labyrinthe qui y menait. L’attente nous permit d’admirer l’intérieur du bâtiment, somptueux et majestueux : avec sa décoration, on se croyait déjà à la cour du Danemark, prêtes à assister à une tragédie royale.

Installées au milieu de la salle, nos places nous offraient une vue d’ensemble parfaite. Peu à peu, les lumières s’éteignirent et l’obscurité enveloppa la salle, tandis qu’une douce musique classique s’élevait, créant une atmosphère mystérieuse. Un homme à l’air hagard, une chandelle à la main, apparut alors sur scène. Réveillé en pleine nuit par une force mystérieuse, il appelait quelqu’un ou quelque chose sans relâche avant de disparaître dans les ténèbres. Lorsque les lumières se rallumèrent, le décor se révéla dans toute sa simplicité et son efficacité : côté jardin, un piano ; côté cour, une petite table de jardin avec une dinette ; et, au fond, trois pans de rideaux rouges en velours disposés en arc de cercle, rappelant subtilement la majesté de la scène élisabéthaine.

Un homme vêtu d’un smoking vintage fit ensuite son entrée : Gilles Privat, seul interprète de tous les rôles de la pièce. Il se présenta comme un professeur venu exposer ses recherches très sérieuses sur la pièce de Shakespeare. Avec un humour fin et subtil, il démontra — à l’aide d’un théorème aussi absurde qu’improbable — que Hamlet serait l’égal de la mort. Rapidement, le chercheur fut rattrapé par le Spectre, et la frontière entre analyse savante et fiction théâtrale s’effaça. La pièce prenait alors un tour à la fois comique, étrange et poétique, emportant le spectateur dans un univers où tout semblait possible.

Dès ce moment, la mise en scène s’enchaîna en une succession de scènes aux rythmes et aux couleurs variés, où tragédie et humour se mêlaient habilement. Gilles Privat passait d’un personnage à l’autre avec une énergie impressionnante, modulant expressions, voix et attitudes en quelques secondes, tel un acteur antique changeant de persona. Sa virtuosité et sa présence scénique captivaient, et l’on comprenait vite pourquoi il fut pensionnaire de la Comédie-Française : son talent seul suffisait à donner vie à l’ensemble de la pièce.

Selon nous, pour apprécier pleinement Presque Hamlet, il est préférable d’avoir déjà lu la pièce de Shakespeare. Certaines références, brèves et parfois subtiles, peuvent facilement échapper au spectateur non averti. Même avec une connaissance générale de la tragédie élisabéthaine, il est parfois frustrant de ne pas saisir toutes les allusions. Le caractère absurde de la mise en scène séduira certains spectateurs, mais pourra en laisser d’autres perplexes, comme ce fut notre cas. Néanmoins, il s’agit d’une interprétation très poétique d’Hamlet, jouant habilement sur les émotions du public et mêlant humour, réflexion et émotion avec un équilibre surprenant.

En définitive, Presque Hamlet est une expérience théâtrale singulière : à la fois drôle, absurde et touchante, elle transporte le spectateur dans un univers où l’imagination et le talent d’un seul comédien suffisent à recréer tout un monde. C’est une invitation à redécouvrir Shakespeare sous un angle inattendu, où la poésie côtoie la folie et où le rire surgit au cœur même de la tragédie.