Par Sarah Schwendimann et Marine Siegenthaler

Propos d’avant-spectacle : [23 avril 2026]
Ampoule allumée, préjugés éteints
Du 21 au 23 mai 2026, le public franchira les portes du théâtre de Nuithonie pour assister aux représentations d’une pièce intitulée : Une ampoule dans la tête. Ce spectacle promet de heurter nos certitudes. Mis en scène par Edmée Fleury, Ana Tordera et Thierry Jacquier, ce projet s’annonce comme une expérience artistique où la réflexion se mêle à l’émotion.
Ce spectacle réunit deux univers complémentaires : la musique et le théâtre. Sur scène, on retrouvera les Petits Chanteurs à la Gueule de bois, composé de Lionel Aebischer, Frédéric Erard et Raphaël Pedroli, un trio musical suisse. Ils sont connus pour leurs spectacles mêlant chansons, humour, poésie et théâtre, tout en explorant des thèmes profonds avec un second degré. Ils partagent à nouveau les planches avec la Cie de l’Au-de l’Astre, une compagnie de théâtre fribourgeoise qui crée des œuvres intégrant des artistes et comédiens en situation de handicap. Ces comédiens, au cœur du dispositif, apportent leur présence singulière et leur regard décalé. La rencontre entre les mondes musical et théâtral attise déjà notre curiosité.
Comme le souligne le site internet de Nuithonie, une question se retrouve au cœur des réflexions : qui est le fou de qui ? Elle invite à interroger nos perceptions, nos jugements, nos préjugés et les étiquettes que nous posons. Pour les personnes dites « normales », la folie serait du côté de celles et ceux qui vivent avec un handicap mental ou physique. Mais pour eux, les « fous », ce serait nous : ceux qui prétendent que tout va bien, qui se conforment aux normes, qui s’accrochent à leurs certitudes. Une interrogation plus large surgit alors : qu’entend-on réellement par “normal” et “différent” ?
En choisissant de faire voler en éclats les codes sociaux habituels, Une ampoule dans la tête revendique une liberté d’expression totale, sans filtre ni faux-semblants. Le spectacle s’annonce comme une plongée poétique, décalée et profondément humaine, où les préjugés risquent bien de vaciller.
En attendant le lever de rideau, une chose est sûre : ce spectacle éveille notre curiosité autant qu’il promet de nous toucher. Nous nous attendons à être bousculées, émues, peut‑être même mises face à nos propres contradictions. Entre rires, poésie et vérités inattendues, nous imaginons un moment où les certitudes tremblent et où les regards se renversent. Reste une question qui nous accompagne déjà : serons‑nous prêts à laisser cette ampoule éclairer nos zones d’ombre ?
Propos d’après-spectacle : [27 mai 2026]
Et si les fous c’était nous ?
Un public debout à la fin de la représentation : difficile d’imaginer plus belle preuve de l’impact du spectacle, Une Ampoule dans la tête,et de son pouvoir à toucher le spectateur. Cette création s’inscrit dans un climat de bienveillance, de poésie et d’humanité.
Le lever de rideau dévoile une scène épurée : un îlot central comme seul point d’ancrage, trois musiciens installés sur la gauche, et quelques panneaux colorés en arrière-plan. Au fil de la pièce, cet espace minimaliste se transforme grâce à des objets tels que des bouées flamants roses, des ballons représentant la terre, des chaises et des bandes de scotch au sol, qui symbolisent des lieux ou des éléments du quotidien. Par exemple, le bus était représenté par un marquage au sol de scotch, un homme assis, au-devant, sur une chaise, portant une casquette de chauffeur, et des passagers bras levés se tenant aux barrières.
Dès les premières minutes, la pièce renverse nos certitudes. Elle pose une question simple : « Qui est le fou de qui ? ». Elle propose un miroir tendu vers nos propres contradictions. Les comédiens, souvent perçus comme fragiles ou vulnérables, incarnent au contraire des observateurs lucides face aux véritables « allumés » de notre monde moderne : nous, les gens dit « normaux ». La pièce multiplie les scènes qui caricaturent nos comportements, nos obsessions et nos habitudes. On y voit par exemple un homme absorbé par son match de football, incapable de percevoir ce qui l’entoure, prisonnier de son écran et de sa bière, criant comme un « fou » pour la victoire de son équipe. Cette scène illustre parfaitement la manière dont le spectacle pointe nos travers avec humour plutôt qu’avec jugement.
Un personnage de psychiatre tente d’analyser les personnages et de leur attribuer des syndromes. Mais ses diagnostics sont volontairement absurdes, à l’exemple du « syndrome de Tina Turner » attribué à une professeure de zumba, ou du « syndrome de celui qui se prend pour Dieu », ce qui désamorce toute gravité et ridiculise la manie de tout vouloir étiqueter.
De plus, la pièce s’affranchit des conventions théâtrales. Le quatrième mur est régulièrement brisé : les comédiens s’adressent directement au public, l’interpellent et l’invitent à participer en tapant des mains. Cette proximité crée un sentiment dans lequel le spectateur se sent concerné. Une Ampoule dans la tête bouscule également les codes sociaux. Elle aborde la question du handicap avec humour et autodérision.
La présence des « Petits Chanteurs à la Gueule de Bois » sur scène apporte une dimension musicale essentielle. Ils sont les seuls à faire la musique et les bruitages qui accompagnent les scènes. Leurs interventions enveloppent la salle d’une atmosphère chaleureuse et touchante.
Pour terminer, une question résonne en nous : dans un monde marqué par les guerres, les abus de pouvoir ou encore les violences, comment pouvons-nous encore désigner de « fous » ceux qui vivent simplement autrement ? La pièce invite à retourner notre regard : et si la véritable folie résidait dans nos comportements, nos certitudes et notre incapacité à accueillir la différence ? Elle nous rappelle que la diversité est une richesse, que la bienveillance n’est pas une option, et qu’elle commence là où s’effondrent les préjugés.




