Les Voüéces est une pièce de Louis Bonard qui se jouera au théâtre de Vidy du 20 au 31 mai 2026. Nous nous réjouissons de voir le travail de cet auteur romand qui s’annonce haut en couleurs.
Les personnages principaux de la pièce, Rodogonde et Frénéjus, vivent isolées en haut d’une tour, comme enfermées dans une cage dorée. Pour passer le temps, elles brodent, jouent, parlent dans une langue imaginaire inspirée du Moyen-Age. Leur quotidien est à la fois étrange et répétitif, marqué par l’ennui. Elles tentent de combler ce vide, mais des voix mystérieuses apparaissent et viennent troubler leur isolement.
Plusieurs questions nous viennent à l’esprit à propos de cette pièce. L’époque choisie pour représenter Les Voüéces peut s’avérer intéressante, cependant, le fait que le Moyen-Age soit révolu depuis déjà plusieurs siècles pourrait ne pas plaire à tout le monde. Nous nous demandons comment le propos sera amené pour nous plonger dans une histoire réaliste mais aussi compréhensible pour notre époque moderne. La pièce nous a intéressés pour plusieurs raisons. Premièrement, les images disponibles sur le site du Théâtre Vidy, avec ces costumes médiévaux, nous ont interpellés. Ensuite, nous nous réjouissons de découvrir une pièce plongée dans le Moyen-Age. Troisièmement, les thèmes abordés dans un théâtre comme celui-ci peuvent être intéressants. Nous pensons que nous allons apprécier ce spectacle avec les différents thèmes qui peuvent être abordés.
Beaucoup de surprises nous attendent avec Les Voüéces, et nous avons hâte de vous partager notre expérience dans quelques semaines.
Propos d’après-spectacle : [28 mai 2026]
Voix musicales
En sortant du théâtre de Vidy, ce 22 mai, nous avions la tête remplie de pensées…
Le décor était sobre. La salle était tapissée d’un tissu blanc de quelques mètres de large, formant un arc de cercle avec au centre, un sol en dalles et deux fauteuils en briques. Sur le côté gauche se trouvait un escalier en colimaçon qui disparaissait derrière la toile blanche. Le reste de la scène était vide, il y avait un peu de fumée qui nous plongeait dans l’ambiance de la tour. Les deux artistes étaient habillés de costumes médiévaux très élégants. Les deux sœurs, dans la pièce, ont utilisé beaucoup d’objets au cours du spectacle : livres, matériel de tricot, poires, cahier à dessin, instruments. Tous ces objets étaient mimés, mais ceci n’entravait en rien la compréhension des actions.
Un autre élément très important était le son. Au début de la pièce, les personnages ne parlaient pas, mais une musique de fond était très présente. Quand une des sœurs, Frénéjus, mimait l’action d’ouvrir la fenêtre, la musique a envahi la pièce et nous a montré ainsi quelle était la météo au moment de l’action. Cette musique était forte, inquiétante, et la météo venteuse, sans s’améliorer à mesure que l’histoire avançait. Les comédiens n’ont pas beaucoup parlé. Pourtant, tout au long de la pièce, on a entendu de la musique ou des récits. Une narratrice, Dame Anelyse, nous raconta quelques histoires qu’elle avait vécues. Bien que le sens et la symbolique de ces histoires ne nous aient pas frappés, sa façon de raconter les choses nous emportait dans son univers. Les deux sœurs ont aussi beaucoup contribué à cet univers sonore en chantant. En effet, les deux artistes ont entonné de nombreuses chansons au cours de la pièce. Leurs voix s’harmonisaient très bien. Frénéjus et Rodoguonde ont aussi mimé des instruments : harpes, violons, flûtes, … La liste est longue. Les instruments, eux aussi bien mimés, apportaient une touche d’humour à la pièce.
L’histoire reposait sur deux jeunes protagonistes incarnant des princesses enfermées dans une tour. Leur environnement était particulièrement dépouillé : elles n’avaient accès à presque rien, si ce n’est des toilettes dissimulées derrière un rideau. Ce détail, introduit dès l’ouverture de la pièce, prendrait d’ailleurs tout son sens à la fin. Cette dernière apporte une conclusion forte : les deux personnages se suicident en tombant dans les toilettes, faisant écho à la scène d’ouverture et donnant ainsi à l’ensemble une cohérence narrative que l’on ne percevait pas nécessairement au fil du spectacle.
Ce spectacle nous a toutefois laissés perplexes à plusieurs égards. Les chants des deux femmes, bien qu’intenses et puissants, étaient dits en ancien français, ce qui rendait leur compréhension quasi impossible. De même, certaines scènes — comme les jeux de dessin pratiqués en silence — demeuraient obscures, faute de dialogue ou d’explication. La majeure partie du temps, les protagonistes semblaient ne rien faire, ce qui instaurait un rythme particulièrement inégal, alternant de longs moments de vide avec de brèves séquences d’action. La lecture de la pièce s’en trouvait difficile : s’agissait-il de représenter l’attente, peut-être même l’attente de la mort, ou bien la pièce portait-elle un autre message ?
Du 21 au 23 mai 2026, le public franchira les portes du théâtre de Nuithonie pour assister aux représentations d’une pièce intitulée : Une ampoule dans la tête. Ce spectacle promet de heurter nos certitudes. Mis en scène par Edmée Fleury, Ana Tordera et Thierry Jacquier, ce projet s’annonce comme une expérience artistique où la réflexion se mêle à l’émotion.
Ce spectacle réunit deux univers complémentaires : la musique et le théâtre. Sur scène, on retrouvera les Petits Chanteurs à la Gueule de bois, composé de Lionel Aebischer, Frédéric Erard et Raphaël Pedroli, un trio musical suisse. Ils sont connus pour leurs spectacles mêlant chansons, humour, poésie et théâtre, tout en explorant des thèmes profonds avec un second degré. Ils partagent à nouveau les planches avec la Cie de l’Au-de l’Astre, une compagnie de théâtre fribourgeoise qui crée des œuvres intégrant des artistes et comédiens en situation de handicap. Ces comédiens, au cœur du dispositif, apportent leur présence singulière et leur regard décalé. La rencontre entre les mondes musical et théâtral attise déjà notre curiosité.
Comme le souligne le site internet de Nuithonie, une question se retrouve au cœur des réflexions : qui est le fou de qui ? Elle invite à interroger nos perceptions, nos jugements, nos préjugés et les étiquettes que nous posons. Pour les personnes dites « normales », la folie serait du côté de celles et ceux qui vivent avec un handicap mental ou physique. Mais pour eux, les « fous », ce serait nous : ceux qui prétendent que tout va bien, qui se conforment aux normes, qui s’accrochent à leurs certitudes. Une interrogation plus large surgit alors : qu’entend-on réellement par “normal” et “différent” ?
En choisissant de faire voler en éclats les codes sociaux habituels, Une ampoule dans la tête revendique une liberté d’expression totale, sans filtre ni faux-semblants. Le spectacle s’annonce comme une plongée poétique, décalée et profondément humaine, où les préjugés risquent bien de vaciller.
En attendant le lever de rideau, une chose est sûre : ce spectacle éveille notre curiosité autant qu’il promet de nous toucher. Nous nous attendons à être bousculées, émues, peut‑être même mises face à nos propres contradictions. Entre rires, poésie et vérités inattendues, nous imaginons un moment où les certitudes tremblent et où les regards se renversent. Reste une question qui nous accompagne déjà : serons‑nous prêts à laisser cette ampoule éclairer nos zones d’ombre ?
Propos d’après-spectacle : [27 mai 2026]
Et si les fous c’était nous ?
Un public debout à la fin de la représentation : difficile d’imaginer plus belle preuve de l’impact du spectacle, Une Ampoule dans la tête,et de son pouvoir à toucher le spectateur. Cette création s’inscrit dans un climat de bienveillance, de poésie et d’humanité.
Le lever de rideau dévoile une scène épurée : un îlot central comme seul point d’ancrage, trois musiciens installés sur la gauche, et quelques panneaux colorés en arrière-plan. Au fil de la pièce, cet espace minimaliste se transforme grâce à des objets tels que des bouées flamants roses, des ballons représentant la terre, des chaises et des bandes de scotch au sol, qui symbolisent des lieux ou des éléments du quotidien. Par exemple, le bus était représenté par un marquage au sol de scotch, un homme assis, au-devant, sur une chaise, portant une casquette de chauffeur, et des passagers bras levés se tenant aux barrières.
Dès les premières minutes, la pièce renverse nos certitudes. Elle pose une question simple : « Qui est le fou de qui ? ». Elle propose un miroir tendu vers nos propres contradictions. Les comédiens, souvent perçus comme fragiles ou vulnérables, incarnent au contraire des observateurs lucides face aux véritables « allumés » de notre monde moderne : nous, les gens dit « normaux ». La pièce multiplie les scènes qui caricaturent nos comportements, nos obsessions et nos habitudes. On y voit par exemple un homme absorbé par son match de football, incapable de percevoir ce qui l’entoure, prisonnier de son écran et de sa bière, criant comme un « fou » pour la victoire de son équipe. Cette scène illustre parfaitement la manière dont le spectacle pointe nos travers avec humour plutôt qu’avec jugement.
Un personnage de psychiatre tente d’analyser les personnages et de leur attribuer des syndromes. Mais ses diagnostics sont volontairement absurdes, à l’exemple du « syndrome de Tina Turner » attribué à une professeure de zumba, ou du « syndrome de celui qui se prend pour Dieu », ce qui désamorce toute gravité et ridiculise la manie de tout vouloir étiqueter.
De plus, la pièce s’affranchit des conventions théâtrales. Le quatrième mur est régulièrement brisé : les comédiens s’adressent directement au public, l’interpellent et l’invitent à participer en tapant des mains. Cette proximité crée un sentiment dans lequel le spectateur se sent concerné. Une Ampoule dans la tête bouscule également les codes sociaux. Elle aborde la question du handicap avec humour et autodérision.
La présence des « Petits Chanteurs à la Gueule de Bois » sur scène apporte une dimension musicale essentielle. Ils sont les seuls à faire la musique et les bruitages qui accompagnent les scènes. Leurs interventions enveloppent la salle d’une atmosphère chaleureuse et touchante.
Pour terminer, une question résonne en nous : dans un monde marqué par les guerres, les abus de pouvoir ou encore les violences, comment pouvons-nous encore désigner de « fous » ceux qui vivent simplement autrement ? La pièce invite à retourner notre regard : et si la véritable folie résidait dans nos comportements, nos certitudes et notre incapacité à accueillir la différence ? Elle nous rappelle que la diversité est une richesse, que la bienveillance n’est pas une option, et qu’elle commence là où s’effondrent les préjugés.
Bruits et images entre les arbres : quand le théâtre sort du cadre
Avez-vous déjà pensé à assister à une pièce de théâtre en plein air ? C’est entre les arbres, dans le périmètre du théâtre de Vidy à Lausanne, que cela se passera. Du jeudi 30 avril au samedi 2 mai 2026, les trois représentations d’Ultraficción nr. 1 / Fracciones de tiempo (Ultrafiction n°1 / Fractions de temps), sous l’égide du collectif El Conde Torrefiel, n’attendent que vous.
En 2010, Tanya Beyeler et Pablo Gisbert créent le projet El Conde Torrefiel. Tanya Beyeler a vécu en Suisse jusqu’à ses vingt ans avant de partir en Espagne, où elle obtient un diplôme en dramaturgie. Pablo Gisbert a, de son côté, non seulement été diplômé en dramaturgie, mais il a aussi étudié la philosophie à Madrid. À la croisée de la littérature, des arts visuels et de la chorégraphie, leur travail explore le présent à travers une réflexion sur le langage, l’image et les tensions entre sphères personnelle et politique. Conçu comme une suite d’hypothèses sur notre époque, le projet interroge notamment les formes contemporaines de totalitarisme et d’aliénation. Depuis sa création en 2010, la compagnie s’est rapidement imposée sur la scène espagnole avant de s’ouvrir à l’international. Elle est aujourd’hui programmée dans de nombreux festivals et lieux majeurs en Europe ainsi qu’en Amérique latine, ce qui témoigne de son rayonnement croissant.
A propos de cette dernière création, la page internet du Théâtre de Vidy parle, entre autres éléments intrigants, d’une bande sonore immersive éveillant sensations et images, de divers récits mêlant une fête, un avion de chasse et des migrants en mer. Cela laisse présager que l’œuvre sera éloignée d’une pièce de théâtre standard, au-delà du simple fait qu’elle se déroulera en extérieur. On peut s’attendre à être déstabilisé, voire surpris par une forme peu conventionnelle. Peut-être sera-t-elle également politisée ? C’est ce que l’on peut éventuellement supposer lorsque l’on sait qu’il est question de migrants en mer et de critique des formes contemporaines de totalitarisme.
Nous espérons une œuvre originale, déroutante et surprenante, qui change de ce que l’on est habitué à voir lors d’une sortie au théâtre ordinaire, et qui saura nous marquer durablement. Nous nous attendons à vivre une expérience immersive, où le spectateur est autant invité à ressentir qu’à comprendre. Peut-être que les images et les sons évoqués viendront bousculer nos repères et susciter des émotions contrastées… Nous sommes également curieux de voir comment les différents récits annoncés vont s’entrelacer pour donner du sens à l’ensemble, si sens il y a.
Propos d’après-spectacle : [5 mai 2026]
Un troupeau de moutons au théâtre de Vidy
Sur le parking du théâtre de Vidy, les quelque deux cents personnes venues assister à Ultraficción nr. 1 / Fracciones de tiempo (Ultrafiction n°1 / Fractions de temps) se réunissent avant de suivre le personnel du théâtre jusqu’au lieu de la représentation. Après deux minutes de marche parmi les arbres, nous arrivons sur une petite colline où une vingtaine de bancs sont disposés en dévers face à un écran géant, ce qui semble en déranger certains. De grosses enceintes entourent l’écran, et trois petits projecteurs sont placés en demi-cercle de part et d’autre de l’installation.
Un accord répété à la guitare électrique se fait entendre, tandis que l’écran s’allume pour laisser apparaître du texte défilant, sans aucune image. Le prologue enchaîne questions et informations : « Et si tout était une fiction ? » ou encore « vous êtes deux cents spectateurs, 200 cerveaux, 400 yeux, 6 milliards de cellules, etc. ». L’accord se poursuit en boucle, et l’on apprend qu’il est joué par un guitariste américain, à la tête d’un jeune groupe de métal en Californie dans les années 1990. Au fil du récit, on découvre que ce musicien fondera plus tard le groupe Eagles of Death Metal, celui qui se produisait au Bataclan lors des attentats de novembre 2015 à Paris.
Durant le reste de la pièce, ce schéma se répète : une nouvelle histoire, suivie presque systématiquement d’une fin tragique, à l’exception de la dernière. Trois récits principaux se succèdent : celui du groupe de métal, celui d’un avion reliant Lisbonne à Tel-Aviv, et celui d’une jeune fille au théâtre de Vidy rêvant de cinéma.
Le deuxième récit introduit une dimension politique que nous pressentions dans notre texte d’avant-spectacle. Une critique du sionisme y apparaît, ainsi qu’une dénonciation de la situation des migrants en mer Méditerranée. Tandis que des passagers privilégiés voyagent en avion au-dessus de la mer, des migrants tentent de survivre sur l’eau. Une tempête éclate : l’avion s’écrase, tandis que les migrants, eux, parviennent à rejoindre la Grèce. À bord de l’avion, deux cents passagers, « 200 cerveaux, 400 yeux, 6 milliards de cellules », comme les spectateurs présents à Vidy. L’écran devient alors blanc, une musique apaisante retentit… puis, surprise : un berger, son chien et un troupeau de moutons traversent le public. La frontière entre fiction et réalité commence à se brouiller.
Cette confusion s’intensifie dans le troisième récit. Une jeune fille passionnée de théâtre et de cinéma vient étudier à Lausanne et se rend à Vidy pour une fête animée par un DJ. En traversant la forêt, elle trébuche et appelle à l’aide, mais personne ne l’entend. À ce moment-là, tout semble s’agiter autour d’elle et autour de nous. Les arbres qui nous entourent bougent réellement. On comprend alors que l’histoire se déroule en mai 2026, à Vidy, et que nous sommes, en tant que spectateurs, intégrés à la fiction. À ce moment-là, des secours interviennent sous nos yeux, prolongeant encore le trouble entre réalité et mise en scène.
La pièce semble ainsi vouloir montrer que tout ce qui nous entoure relève d’une forme de fiction construite : « tout ce qui est autour de nous est créé par l’homme […] ce n’est plus la nature », pouvait-on lire sur l’écran.
L’œuvre s’est révélée à la fois déroutante et perturbante, comme nous pouvions l’imaginer. L’absence presque totale de comédiens, hormis le berger et les secours, crée une atmosphère singulière. Là où nous nous attendions à quelque chose de très abstrait, les récits restent finalement assez accessibles grâce au texte projeté. En revanche, l’interprétation des histoires et des messages demeure ouverte, ce qui renforce le caractère expérimental de la pièce.
Le côté politique, que nous supposions, est bien présent, mais sans être omniprésent. Contrairement à ce que la présentation pouvait laisser entendre, aucune image n’est projetée : tout repose sur l’imagination du spectateur, guidée par le texte et la bande sonore. Et sur ce point, l’expérience est réussie : les sons sont extrêmement immersifs. Toutefois, certains passages, plus stridents, ont pu gêner une partie du public. De plus, la succession rapide de changements de couleurs à l’écran durant l’épilogue pourrait poser problème à des personnes épileptiques.
De manière générale, il s’agit d’une œuvre à la frontière entre musique, théâtre et cinéma, véritablement singulière et éloignée des formes traditionnelles. Plus qu’une pièce de théâtre, nous parlerions presque d’une expérience. Le pari de s’éloigner autant des codes classiques est audacieux, mais, selon nous, il s’avère globalement réussi.
Au théâtre des Osses à Fribourg se déroulera du 23 avril au 10 mai le spectacle “Aller sans savoir où”, performance à laquelle nous allons assister.
François Gremaud est comédien et metteur en scène. Le théâtre est au centre de sa carrière et il a notamment été nommé lauréat des Prix suisses de théâtre en 2019. C’est aussi lui qui mit en scène Phèdre ! autour de l’œuvre éponyme de Racine en 2017. Pour Aller sans savoir où, François Gremaud récite, seul sur scène, un monologue sur une manière d’écrire un spectacle. Cette performance est annoncée comme un mélange de conférence, pièce de théâtre et stand-up, mené par l’humour et la joie. Le comédien y interroge le sens de la création artistique pour apporter une approche plus intuitive et ouverte du théâtre.
Nous nous réjouissons de découvrir ce spectacle qui promet d’être haut en couleur. Nous pensons que les thèmes à aborder seront des thèmes divertissants et dont on peut dire beaucoup de choses. Cependant, si nous ne crochons pas à l’humour utilisé par le comédien ou si nous ne comprenons pas les thèmes, il est possible que la performance devienne longue ou trop compliquée à comprendre. Nous nous demandons aussi comment la scène sera utilisée et si le comédien arrivera à capter un public de tous âges. Dans tous les cas, nous sommes sûrs que l’expérience que nous vivrons dans quelques semaines sera pleine de surprise et d’éléments intéressants.
Nous ne savons pas non plus où nous allons avec ce spectacle, mais nous nous réjouissons de découvrir Aller sans savoir où au théâtre des Osses, et nous espérons que vous aussi.
Propos d’après-spectacle : [18 mai 2026]
514 mots
La phrase qui introduit ce spectacle sur le processus de création de François Gremaud, qu’il va étaler comme toutes les autres qu’il a construites, est donc le premier pas, qu’il mime, pour lancer les spectateurs dans une broussaille d’idées; nous en sommes sortis émerveillés, avec nombre de questions sur la vie, telles que « Comment est-ce que je fonctionne quand je pense ? » ou « Est-ce que moi aussi je combine mes idées comme lui ? »; toutefois la quantité et la vitesse des informations données au fil de la pièce fatiguent un petit peu l’esprit et nous avons l’impression que le monde paraît plus calme quand nous sortons du théâtre.
Une deuxième phrase va expliquer tout ce qu’il va lister durant l’entier du spectacle, mais elle va aussi créer un espace sur scène, scène qui est au plus simple : blanche au sol avec des murs noirs, sans lever de rideaux.
L’intérêt du spectacle se porte uniquement sur ses paroles et notre imagination qu’il stimule en plaçant nombre d’idées, d’objets, de concepts, comme la joie ou le débarras des mauvaises idées, ou de célébrités ou figures historiques qui ont un lien ou non avec la trame, des gens qui l’inspirent, des proches, des citations, qui commencent à remplir au fur et à mesure du spectacle toute la scène car les phrases qu’il a écrites entre octobre deux mille vingt et mars deux mille vingt et un résonnent dans le théâtre avec les mimes qu’il apporte, la temporalité en devient relative puisqu’il nous parle depuis cette période tout en nous incluant au présent, ce qui peut donner un peu le tournis de comprendre à qui et à partir de quelle période il parle.
Dans cette quatrième phrase, écrite le onze mai deux mille vingt-six, nous pouvons vous exprimer combien nous nous émerveillons de la façon dont François Gremaud montre comment les idées peuvent être mélangées, mixées, combinées afin d’ en faire de nouvelles, même avec les mauvaises, qui peuvent aussi en donner de bonnes; mais celles qui sont vraiment trop médiocres finissent dans le débarras à idées.
Le quatorze mai deux mille vingt-six, nous écrivons cette cinquième phrase pour expliquer les éléments qu’il a ajoutés à sa présence sur la scène, soit, en plus de sa bonne humeur et de son humour, une perruque et de la musique, avec lesquelles il va jouer pendant la pièce, rajoutant un rythme plaisant qui nous plonge dans son histoire, nous montrant toute la créativité que nous pouvons utiliser dans notre quotidien.
Finalement, on peut dire que ce spectacle nous a grandement inspirés, nous a montré que les idées qui naissent dans nos têtes sont toujours à exploiter, et nous a donné l’envie de faire comme lui, en écrivant de très longues phrases pour vous décrire ce que nous avons ressenti, et avec cette septième et dernière phrase, nous espérons que vous avez pu vous plonger un moment dans l’univers extraordinaire de François Gremaud, univers que nous avons découvert pendant une heure quarante-cinq, ou deux cent quinze phrases, au théâtre des Osses.
Le 24 avril, nous aurons le plaisir de nous rendre au théâtre de Vidy pour assister à Thésée, sa vie nouvelle, une création aux accents de chant funèbre. Nous avons choisi cette pièce en raison de son titre énigmatique, à la fois mystérieux et évocateur, qui laisse imaginer un lien possible avec le mythe grec et peut‑être une forme de renaissance après l’épreuve. Cela nous amène à nous interroger sur le choix du nom Thésée et sur le sens de cette « nouvelle vie ».
Guy Cassiers relève ici le défi d’adapter le roman éponyme de Camille de Toledo, en s’appuyant sur divers dispositifs visuels et sonores pour enrichir l’expérience du public. Finaliste du prix Goncourt 2021, le roman plonge le lecteur dans le labyrinthe de la vie de Thésée, marqué par le suicide de son frère et la mort rapprochée de ses parents, événements qui le paralysent et s’entremêlent à de grandes dates du XXe siècle.
Pour transposer ce récit sur scène, Guy Cassiers fait appel à Valérie Dréville, habituée du théâtre de Vidy, qui incarnera seule Thésée et les différentes figures du roman grâce à des outils numériques.
À la suite de nos recherches, nous nous attendons à découvrir une pièce bouleversante. Nous sommes curieuses d’observer comment Valérie Dréville occupera seule l’espace scénique et comment la collaboration avec Cassiers se traduira sur scène. Nous avons également hâte de voir de quelle manière les images, les archives et le dispositif sonore dialogueront avec son jeu pour rendre la densité du texte de Camille de Toledo.
Faisons donc cap sur le labyrinthe pour découvrir ce que Thésée nous réserve !
Propos d’après-spectacle : [30 avril 2026]
Thésée face à ses fantômes
Ce vendredi 24 avril, nous avons eu le plaisir d’assister à la pièce Thésée, sa vie nouvelle, représentée pour la deuxième fois au Théâtre de Vidy.
Très vite, l’ambiance estivale et sa foule foisonnante s’effacent pour laisser place à l’obscurité et à un silence de plomb. Puis la silhouette de Valérie Dréville apparaît, seule sur scène. Les décors sont minimalistes : des cadres opaques de différentes tailles sont suspendus dans l’air. Dréville, au centre de la scène, se met à parler. Nous avons immédiatement été captivées par ses mots et par son énergie.
Les spectateurs sont d’emblée plongés dans cette pièce tragique avec l’évocation de la mort du frère de Thésée, Jérôme. Ce récit est livré de manière millimétrée, presque impersonnelle. Très vite, nous comprenons que ce suicide constitue un sujet tabou, soigneusement évité par la famille. À la manière d’une tragédie grecque, la mère meurt quelques années après le décès de son premier fils, et le père la rejoint peu de temps après. Mais, contrairement à l’art tragique grec où les protagonistes sont accablés par leur destin et par une force divine, la famille de Thésée est ici hantée par la mort des aïeux et par les regrets.
Thésée doit alors quitter Paris pour tenter de se libérer de son passé. Pour cela, il part en direction de Berlin avec ses enfants. Il emporte toutefois des cartons remplis de photos et de lettres familiales, un poids qui l’empêche encore de respirer. Étouffé par ce passé et par ses non-dits, il finit par ouvrir cette véritable boîte de Pandore. Nous plongeons alors dans l’intimité même de l’auteur, Camille de Toledo. Nous avons trouvé remarquable qu’il partage ainsi sa vulnérabilité, au point d’avoir l’impression d’être des spectatrices privilégiées.
À travers ce récit intime, Valérie Dréville ne se limite pas à l’histoire de Thésée et de son frère : elle élargit peu à peu le cercle familial. Elle évoque également le grand-père puis l’arrière-grand-père de Thésée, tous deux marqués par la perte d’un frère. Cette répétition tragique fait alors émerger l’idée d’un deuil qui se transmet de génération en génération. La mort ne devient plus un événement isolé, mais une sorte de constante inscrite dans l’histoire familiale, renforçant le sentiment d’une mémoire collective dont Thésée n’arrive pas à se détacher complètement.
Peu à peu, la mise en scène prend une nouvelle ampleur grâce à l’utilisation de vidéos projetées. Filmée sous différents angles, la comédienne apparaît démultipliée, ce qui lui permet d’incarner plusieurs personnages à la fois. Ces variations de cadrage transforment chaque apparition en un point de vue singulier.
Nous avons toutefois trouvé le récit assez difficile à suivre en raison des nombreux noms et du fait que la narration n’est pas totalement linéaire. En effet, il arrive que l’on saute plusieurs générations avant d’y revenir plus tard dans la pièce. Cela ne nous a cependant pas empêchées d’apprécier la représentation ni d’admirer le jeu d’actrice impressionnant de Dréville.
Finalement, une mosaïque composée de centaines de photos forme le visage de l’actrice interprétant Thésée, montrant à quel point une personne peut être influencée par les membres de sa famille.
La pièce met ainsi en lumière les traumatismes qui peuvent se transmettre de génération en génération au sein d’une famille, et la performance de Valérie Dréville s’avère, à cet égard, particulièrement impressionnante.
Nous ne pouvons que vous recommander cette pièce bouleversante, qui sera présentée cet été au Festival d’Avignon !
Du 24 au 28 février, la pièce Ceci n’est pas une ambassade sera jouée au théâtre de Vidy. Cette pièce, créée par Stefan Kaegi en collaboration avec le Théâtre National de Taïwan, portera sur la question de l’indépendance de Taiwan vis-à-vis de la Chine, un sujet datant de plusieurs décennies mais qui est très d’actualité.
Sur la scène se trouveront trois Taïwanais de générations et de milieux différents : une activiste digitale, un ancien diplomate, et une musicienne héritière d’une entreprise de bubble tea. Vous l’aurez bien compris, ce ne sont pas des comédiens, mais des représentants de la société civile taïwanaise. On pourra s’attendre à des points de vue internes et très différents qui résumeront bien l’avis de la population taïwanaise en son ensemble. Le titre, Ceci n’est pas une ambassade (Made in Taiwan), fait penser à l’œuvre de René Magritte Ceci n’est pas une pipe. A l’image de la pipe qui est juste une image, l’ambassade qui va être créée sera uniquement fictive et ne reflètera pas la réalité. En effet, le pays de 23 millions d’habitants, vingtième économie mondiale, n’est toujours pas reconnu, et n’a donc pas d’ambassade.
Le metteur en scène, Stefan Kaegi, est l’un des 3 membres fondateurs du collectif de théâtre berlinois Rimini Protokoll. Ce groupe est connu dans le monde entier pour un théâtre très original et expérimental, loin du théâtre classique. Ils produisent souvent du théâtre documentaire, à l’image de la tétralogie State 1-4, mettant en scène des pièces politisées. Il faudra donc s’attendre à une pièce véhiculant un discours engagé sonnant comme un message d’alarme.
A l’heure où les relations diplomatiques volent en éclat et où l’avenir est incertain, cette pièce rappelle l’importance des ambassades, car c’est quand on manque de quelque chose que l’on voit l’importance que cette chose a. On peut s’attendre à une pièce riche en émotions, véhiculées par des personnes au cœur de cette problématique. Reste à savoir si Stefan Kaegi réussira son pari de mettre sur scène des acteurs de la vie quotidienne qui n’ont aucune expérience de comédien. Alors rendez-vous à Vidy pour une expérience enrichissante, passionnante, et dépaysante.
Propos d’après-spectacle : [5 mars 2026]
Une ambassade imaginaire pour une question réelle
En créant une ambassade au théâtre de Vidy à Lausanne, Chiayo Kuo, Debby Szu-Ya Wang, et David Chienkuo Wu, sont devenus les ambassadeurs de la détresse de 23 millions de Taïwanais. 23 millions d’hommes et de femmes exclus de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et par là aussi du monde de la diplomatie. À travers une performance très variée incluant musique, danse et chant, ces trois personnalités, aussi touchantes les unes que les autres, ont délivré un message à la fois intime et politique.
Cette pièce s’est notamment distinguée par la diversité des supports utilisés. Grâce à un système de caméras projetant des parties de la scène sur une grande toile, Chiayo Kuo a pu expliquer l’histoire tumultueuse de Taïwan en dévoilant progressivement des images imprimées. Cette mise en scène a donné un air de téléjournal, ce qui renforçait le propos.
Il fallait cependant veiller à ne pas transformer la pièce en exposé historique, ce qui a été évité avec brio. En effet, le metteur en scène Stefan Kaegi a réussi à garder un parfait équilibre entre la partie historique et la dimension artistique de la représentation. En alternant explications historiques et moments de musique, de danse, et de chant, le spectacle maintient l’attention du public. Cet équilibre a donné une fluidité et un rythme à la représentation qui n’a pas paru longue.
Ceci n’est pas une ambassade n’est pas seulement une pièce qui explore la question de l’identité, mais aussi celle des générations, en mettant en scène deux visions radicalement opposées. David Chienkuo Wu, septuagénaire, partage la scène avec Chiayo Kuo et Debby Szu-Ya Wang, nées dans les années 1990. Le contraste entre leurs visions de l’avenir de Taïwan éclaire la complexité du débat. Là où une partie de l’ancienne génération privilégie un rapprochement avec la Chine continentale, la jeune génération revendique davantage l’indépendance, consciente des risques que cela implique, y compris celui d’un conflit armé.
Finalement, le risque de mettre sur scène des Taïwanais n’ayant jamais foulé les planches auparavant s’est avéré payant. En incarnant leur propre rôle, les trois acteurs ont apporté une authenticité rare qui a rapproché le public de la réalité taïwanaise et qui a rendu leur témoignage d’autant plus percutant.
En conclusion, Ceci n’est pas une ambassade a réussi à conjuguer pédagogie, émotion et engagement. En donnant une scène à ceux qui n’ont pas de tribune diplomatique, la pièce rappelle que l’art peut devenir un espace de visibilité et de résistance. Elle invite surtout à regarder Taïwan autrement : non plus comme un sujet géopolitique abstrait, mais comme une communauté humaine en quête de reconnaissance.
Du 27 février au 22 mars prochain, les rideaux du théâtre des Osses se lèveront pour laisser place au spectacle, La Nuit des vilains. Comme annoncé sur le site du théâtre des Osses, cette pièce invite à redéfinir la démarcation délicate entre le bien et le mal et interroge pourquoi nous sommes tant fascinés par ces « méchants ».
Inspiré par l’univers de William Shakespeare, ce texte a été écrit par Robert Sandoz. Ayant déjà réalisé quelques projets ensemble, Robert et Sylviane ont l’habitude de collaborer : elle écrit la trame, puis il intervient dans le but de renforcer la configuration de l’énoncé.
Sylviane Tille s’est également occupée de réaliser la mise en scène de ce projet. Elle nous narre l’histoire d’un jeune garçon que les figures issues de l’univers du dramaturge anglais viennent visiter au cœur de la nuit… Aucun autre indice sur l’histoire n’a encore été divulgué. Ce spectacle sera interprété par la compagnie fribourgeoise, L’Efrangeté, célèbre pour son goût du déconcertant, ce spectacle promet donc d’être surprenant.
Chez Shakespeare, les méchants sont souvent bien plus que de simples symboles du mal. En effet, ils reflètent des aspects obscurs de l’être humain tels que la trahison, la soif de pouvoir ou encore la cruauté. Ceux-ci nous renvoient à nos propres travers. Ces thématiques ont déjà été mises en image dans Richard III, Lady Macbeth, Claudius et Othello, de célèbres méchants. Dans cette pièce, Sylviane Tille s’inspire de ce concept. Elle cherche à nous confronter à nos propres faiblesses. Elle invite également le spectateur à réfléchir sur sa médiocrité.Une question peut se poser : qui sera le véritable méchant, ces caricatures stéréotypées venant de notre imagination ou bien nous-mêmes ?
Les auteurs promettent un spectacle effrayant, capable de faire frissonner les spectateurs les plus coriaces. En plus de la peur, Sylviane et Robert espèrent également une salle animée par des rires.
Nos attentes sont multiples. Nous espérons un spectacle capable de bouleverser nos émotions, oscillant entre le rire et la peur. De plus, William Shakespeare est un auteur qui a traversé les siècles et franchi les frontières. Cela avive notre curiosité quant à l’influence de ses œuvres dans cette pièce. Retrouverons-nous sur les scènes fribourgeoises le style propre à ce grand dramaturge anglophone?
Dans tous les cas, tout semble réuni pour une soirée théâtrale hors du commun. Reste cette question : le spectateur rira-t-il de ces vilains … ou de lui-même ?
Avant le lever de rideau : [11 février 2026]
Une nuit avec les vilains en répétition
Le 3 février dernier, nous nous sommes rendues au théâtre des Osses, où nous avons eu la chance d’assister à une répétition. Nous y avons été chaleureusement accueillies par Sylviane Tille et les acteurs de la troupe L’Efrangeté, que nous tenons à remercier. L’envers du décor nous a été présenté et nous avons pu découvrir comment le spectacle La Nuit des vilains se prépare. Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec la metteure en scène qui a pris le temps de répondre à nos questions. Nous avons pu entrer à la fois dans l’univers du spectacle et dans les coulisses de sa création.
Les répétitions ont débuté le 12 janvier et se déroulent tous les jours. Le jour de notre visite, la troupe travaillait sur l’une des dernières scènes. Ils arrivaient ainsi au terme de leur premier passage, une étape qui consiste à parcourir l’ensemble du texte et à poser les bases de la mise en scène. Ce n’est qu’au second passage qu’ils répètent ce qui a déjà été mis en place, affinent le jeu, précisent les intentions et ajustent certains détails.
Plusieurs éléments nous ont surprises au cours de cette répétition. D’abord, ils travaillaient une scène dont le texte leur avait été distribué la veille seulement, et pourtant ils étaient déjà capables de la jouer avec une aisance particulière. Nous avons également constaté que Sylviane Tille n’est pas la seule à orienter le travail : les échanges sont constants, chacun propose des idées, discute des possibilités de jeu et participe activement à la construction de la scène. Sylviane, de son côté, n’hésite pas à interrompre les acteurs lorsqu’un détail la dérange. Elle accompagne ses indications verbales de démonstrations concrètes, montant sur scène pour incarner elle-même un geste, une intention ou une posture. Parfois une réplique ou un morceau de scène est refait plusieurs fois. D’autres personnes sont également intervenues, parmi elles, par exemple, les régisseurs pour les lumières et sons, mais aussi la costumière pour ajuster les tenues et certains décors.
Malgré la rigueur du travail, l’humour restait omniprésent. Il est aussi frappant de voir à quel point les comédiens demeurent dans leur personnage, même lors de simples discussions. Dès qu’ils enfilent leur masque, leur accent ou leur démarche se transforment, comme si leur personnage reprenait immédiatement le dessus.
Nous avons beaucoup apprécié ce moment, qui a été pour nous une véritable découverte. La sensation de se retrouver face à un spectacle en pleine construction était assez étrange, mais aussi très fascinante. Nous avons particulièrement aimé observer la manière dont ils cherchaient des solutions aux imprévus et aux difficultés rencontrées, en improvisant et ajustant toujours avec créativité.
N’ayant vu qu’un échantillon de la pièce, nous avons désormais hâte de découvrir le rendu final, ainsi que les modifications apportées aux différentes scènes que nous avons déjà pu observer.
Propos d’après-spectacle :[6 mars 2026]
« Le mal, est-ce un choix ou un héritage ? »
La salle oscillait sans cesse entre éclats de rire et frissons d’inquiétude : tel était le sentiment du spectateur face à La nuit des Vilains. En effet, chaque scène angoissante était aussitôt désamorcée par une pointe d’humour, créant ainsi un contraste subtil.
Les plus célèbres antagonistes de Shakespeare apprennent, à la suite d’une prophétie des sorcières, qu’un héritier nommé Ricci est destiné à régner. Richard III, accompagné de Iago ainsi que de Lady Macbeth et Macbeth lui-même, se lance à la recherche dudit Ricci. Leur stupeur est immense lorsqu’ils apprennent que l’héritier est un enfant … et que cet héritier est en réalité une héritière ! Incapables de contourner la prophétie, les vilains de Shakespeare lui enseignent le mal, espérant façonner en elle la souveraine cruelle qu’ils imaginaient. Puis, voyant que l’enfant n’aspire qu’au bien, ils entreprennent de la tuer. Mais leurs plans échouent : les Macbeth s’entretuent, Ricci blesse Richard, et celui-ci, dans un ultime retournement, la protège d’Iago avant de mourir. Ricci accède au trône et promet de régner sans violence.
Le temps du spectacle, nous étions immergées dans un univers merveilleux, et chaque élément contribuait à en renforcer la magie : les décors mouvants, un fond sonore enivrant, un jeu de lumières parfaitement orchestré qui dégageait une atmosphère de menace et de suspens. Les costumes et les masques, d’un réalisme saisissant, accentuaient la caricature des « vilains ». Par ailleurs, nous avons été surprises par l’excellent jeu d’acteur. Par exemple, Lady Macbeth ainsi que Macbeth étaient interprétés par un même acteur. Son costume était divisé en deux parties : le côté droit représentait Macbeth et le gauche Lady Macbeth, ce qui suscitait un effet comique. D’autres effets spéciaux, à l’exemple de la fumée, évoquaient l’obscurité d’une forêt dominée par les sorcières, plongeant le public dans un imaginaire sombre et envoûtant. La fumée se glissait jusqu’à nos pieds, nous donnant l’impression d’être pleinement intégrées au spectacle.
De plus, le quatrième mur est rompu à plusieurs reprises. Par exemple, lorsqu’ils recherchent l’héritier, les personnages s’adressent directement au public, ce qui renforce notre immersion dans le spectacle.
Sous ses apparences féériques, la pièce tend un miroir à notre propre société. En effet, la figure du président des États‑Unis, Donald Trump, et l’éclat de sa salle de bal, étaient subtilement mis en miroir avec Richard III, offrant au public l’impression que le temps rapprochait soudainement ces deux visages du pouvoir. Cette mise en parallèle soulignait surtout combien l’homme tend à reproduire inlassablement les mêmes schémas historiques, où la violence demeure souveraine.
Ainsi, derrière le fantastique et la satire, La nuit des Vilains interroge avec finesse nos travers contemporains tels que le féminisme, l’innocence de l’enfant et le mal. En effet, l’idée même qu’une femme puisse être désignée comme héritière ne leur avait jamais effleuré l’esprit. De plus, Ricci refuse de céder et démontre qu’il est possible d’agir sans violence, alors qu’elle se rend compte qu’on lui veut du mal. La jeune héritière parvient même à attendrir chacun des méchants, ne serait‑ce que l’espace d’un bref instant.
La pièce pose une question centrale, répétée à plusieurs reprises : « Le mal, est-ce un choix ou un héritage ? ». Autrement dit, la cruauté est-elle ancrée dans la nature humaine ou résulte-t-elle d’un apprentissage ?
La fin du spectacle laisse entrevoir une lueur d’espoir. En protégeant Ricci, Richard III ne sauve pas seulement cette enfant, il libère symboliquement toute une génération en rompant enfin le cycle de la violence. Un nouveau règne s’annonce, affranchi de la domination par le mal, Ricci elle‑même incarne cette promesse d’un règne plus juste, plus humain, où la force brute céderait la place à la douceur. La morale suggère alors qu’un simple enfant, par sa tendresse, possède le pouvoir de désarmer les cœurs les plus endurcis.
Cependant la dernière scène laisse planer le doute, Ricci écrase brusquement une mouche qui l’agace, puis s’en excuse maladroitement. Cela laisse entendre que malgré tout, l’ombre du mal n’est jamais totalement écartée. La violence, comme un héritage tenace, guette toujours les pas de celui qui prétend inaugurer un monde meilleur.
Voilà un titre singulier ! Quelques mots qui s’alignent, nous plongeant déjà dans un récit : celui des souvenirs d’enfance de la grande comédienne romande — Brigitte Rosset.
Un tel titre ne pouvait qu’attirer notre attention, moins par sa longueur que par ce qu’il laisse deviner en filigrane. Un couteau à poisson aux côtés de délices au jambon, au cœur d’une conversation ? Tous les ingrédients semblent réunis pour évoquer festivités et réjouissances, et nous comptons bien nous y inviter…
Pour en savoir un peu plus, nous vous donnons rendez-vous au théâtre Nuithonie, le 9 et le 12 février ! À en croire un commentaire au sujet de cette nouvelle pièce sur le site de la saison culturelle CO2, Brigitte Rosset emmènera les spectateurs en balade dans sa mémoire, nous révélant son passé à travers les éléments qui ont coloré et construit le décor d’une enfant gourmande de la vie. Elle incarnera tour à tour les différentes figures qui animèrent son environnement, questionnant les liens familiaux et ce qu’ils peuvent transmettre.
Comme suggéré sur le site d’Equilibre-Nuithonie, dans la page dédiée à la pièce Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon, Brigitte Rosset nous ouvrira le portail de son jardin secret pour nous partager une histoire inspirée des chroniques écrites dans le temps par son grand-père, qui semble avoir légué son goût pour le fin maniement du verbe à travers les générations.
Avec une mise en scène signée Christian Scheidt, l’humoriste genevoise promet de mettre ses talents au service d’un spectacle où le rire et l’émotion raviveront les braises de nos propres mémoires.
Nous nous réjouissons de découvrir cet hommage aux aïeux, qui nous plongera certainement dans l’univers des histoires familiales, entre questions d’héritage et repas de famille. Nous espérons que ce spectacle saura nous offrir un temps de réflexion sur les liens que nous entretenons avec nos proches, à travers une exploration à la fois tendre et drôle d’un thème qui nous touche toutes et tous : la transmission.
En espérant que le grand-père ne se retourne pas dans sa tombe, nous nous préparons d’avance à nous tordre sur nos sièges !
Propos d’après-spectacle : [14 février 2026]
Le passé au présent
C’est dans une salle tressaillant de rires que nous avons assisté au seule-en-scène de Brigitte Rosset, présenté au théâtre de Nuithonie. Le titre, aussi long qu’intrigant – Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon – laissait présager un spectacle décalé, et heureusement, il nous a paru bien plus court que son intitulé. La comédienne nous a partagé des fragments de sa propre enfance, à travers des anecdotes vivantes, des figures de son entourage et des souvenirs lui tenant à cœur.
Les rideaux s’ouvrent et Brigitte Rosset fait son apparition dans une sorte de costume de Monsieur Loyal revisité à sa façon, elle traverse la scène énergiquement, sa chevelure blonde irradiant l’espace d’un dynamisme qui s’annonce puissant. Sans plus attendre, elle entame ses premières blagues mettant en contraste catholiques fribourgeois et protestants genevois. La salle est déjà hilare mais de notre côté, nous sommes un peu sceptiques quant au ton que prendra l’histoire et nous demandons quelques instants si cet humour saura nous faire décocher un sourire. Notre crainte s’envole rapidement, quand la comédienne se prend à faire des mimiques particulièrement réussies et à changer de voix pour caricaturer une vieille amie de sa mère, avant d’enchaîner sur le portrait d’un de ses amis d’enfance. La pièce se construit à travers une enfilade de portraits que Brigitte aligne de manière très harmonieuse. Des éléments se rapportant à sa maman défunte reviennent constamment, et c’est d’ailleurs sur le nom de cette dernière que se terminera le spectacle.
Brigitte Rosset évolue dans un espace qui a été pensé comme une sorte de mise en abîme d’un décor de théâtre. Sur scène, un cadre rectangulaire doté de deux pans de rideaux rouges, entre lesquels la comédienne passe à plusieurs reprises, par exemple lorsqu’elle se met dans la peau d’une personne de son entourage qu’elle incarne afin de nous la présenter. À droite du décor, on peut voir un petit meuble sur lequel est posée une lampe ancienne. C’est dans ce meuble que se trouve le lecteur de K7 duquel jailliront des enregistrements de la voix de son grand-père ou encore des messages de répondeur laissés par sa grand-mère, conviant le passé dans le présent. Cette scène se transforme en discothèque lorsque Brigitte suit sa grande-sœur belle et adulée de tous en soirée. Dans un jeu de lumière très réaliste Brigitte se dandine au son des notes de grands tubes des années huitante, emportant le public dans son euphorie…
La musique est incontestablement un outil que la comédienne sait utiliser pour façonner les différentes atmosphères dans lesquelles elle nous plonge. Parfois elle se contente de se mouvoir au rythme des notes, d’autres fois elle y ajoute le timbre de sa voix ou le flux de ses mots. Elle construit toute une ambiance où chacun de nos sens trouve son compte.
Le jeu d’actrice de la comédienne est probablement un des éléments les plus marquant de ce spectacle. D’une part Brigitte Rosset fait preuve d’une flexibilité impressionnante, elle passe d’un personnage à un autre avec aisance et parfois même en jonglant alternativement entre trois personnages sur un même plan. À peine un geste, un ton ou une posture, et elle devient quelqu’un d’autre. Le tout, avec très peu d’accessoires. Cela rend sa performance encore plus spectaculaire, elle réussit à créer tout un univers sans rien ou presque, simplement grâce à son corps et à sa voix. D’autre part, la comédienne parvient à captiver sans interruption un public très hétéroclite, les vingtenaires comme les soixantenaires sont pendus aux lèvres de cette femme qui rayonne comme un soleil tournoyant sur la scène.
Le rythme qu’elle donne au développement de l’histoire est très agréable pour le spectateur : Brigitte sait parfaitement manipuler l’alternance entre moments explosifs, chantants, dansants, et passages de silences profonds qui laissent respirer et ressentir ses émotions en miroir.
Le spectacle se distingue également par son authenticité. Brigitte Rosset nous parle du vrai, du quotidien, de souvenirs d’enfant qui pourraient être les nôtres. En tant que spectateur, on se surprend souvent à sourire, parfois même avant la fin d’une anecdote, simplement parce que Brigitte Rosset fait resurgir en nous des images familières, des expériences vécues. On se reconnaît dans ses anecdotes, dans ses maladresses, dans ses émerveillements. Il y a quelque chose de très authentique dans sa façon de raconter, comme si elle nous invitait à feuilleter l’album photo de sa vie tout en soulevant les pages de celui qui attend qu’on l’ouvre, sagement rangé dans nos étagères intérieures. À plusieurs reprises, on a l’impression qu’elle raconte notre histoire à travers la sienne.
Nous sommes ressorties de ce spectacle profondément touchées par la sincérité de Brigitte Rosset. Elle aborde des thèmes parfois lourds, comme le deuil ou les difficultés familiales, mais elle réussit à les introduire avec une légèreté qui fait beaucoup de bien. Nous avons beaucoup ri, nous avons partagé des émotions fortes, et nous sommes sorties de la salle à la fois apaisées et enrichies. Ce spectacle est un moment sans prise de tête, rempli de simplicité, de douceur, de nostalgie et d’humour, et nous l’avons vécu comme une bulle d’oxygène au milieu du train-train effréné de la vie.
Mais alors, que signifie ce titre aux allures farfelues ? Tout d’abord, merci. Merci car, tout au long de sa performance, Brigitte Rosset fait part de sa gratitude envers ses grands-parents, ses parents, sa grande sœur Bérangère qui a tenu un rôle très important pour elle, et l’ensemble de son entourage. Elle remercie celles et ceux qui l’ont façonnée, les acteurs de sa vie qui ont participé à l’éclosion de la Brigitte qu’elle est aujourd’hui.
Le couteau à poisson représente pour elle un symbole de fête et de moments précieux vécus durant son enfance. Cet élément se mêle aux différents indices caractéristiques du milieu protestant, genevois et aisé dans lequel elle a grandi. Sa maman qui avait un voilier sur le lac, et ses copines un peu précieuses et refaites au point d’avoir le visage trop figé pour articuler, des phrases qui résonnent toujours en Brigitte comme : “il faut souffrir pour être chic”, les manières qu’il ne fallait surtout pas oublier dans l’espace public comme le “knick” ou “knix” : une petite courbette que la fillette adressait aux gens qu’elle rencontrait en signe de respect, ou quelque chose de cet ordre-là (elle ne le savait pas trop bien elle-même à l’époque…).
Quant aux délices au jambon et aux conversations, ils lui viennent directement de son grand-père, qui lui a appris l’art et le maniement de la parole. Grâce à lui, elle évitera des situations où le mélange des syllabes et une compréhension des mots à sa sauce lui font rater son brevet de ski pour enfant, confondant les mots “conversion” et “conversation”. Lors de leurs escapades à l’opéra, Brigitte parvenait à se maintenir éveillée aux côtés de son grand-père, car elle savait que les fameux délices au jambon l’attendaient à la sortie de la pièce, ils étaient une véritable récompense qu’elle attendait avec impatience pour plonger ses yeux dans ceux de son aïeul qui l’admirait particulièrement. Après l’avoir emmenée à l’opéra, il lui offrait toujours ces fameux délices au jambon,
En nous dévoilant la petite fille, l’adolescente puis la jeune adulte qu’elle a été, Brigitte Rosset nous ouvre en grand la porte de son intimité. Sa façon de se mettre à nu devant un public d’inconnus, de se montrer vulnérable, naïve parfois, lucide souvent, traversée par la vie, simplement humaine, possède quelque chose de tout à fait hors du commun.
C’est du 4 au 6 février 2026, à Nuithonie, que se jouera le face-à-face vertigineux de Bouvier … contre lui-même : Le Poisson-Scorpion.
Nous vous invitons à vous laisser entraîner dans un voyage immobile, une pièce inspirée d’un texte autobiographique oscillant entre fiction et récit de voyage d’un écrivain-voyageur. Nous serons probablement au chevet d’une âme en lutte, plongée dans le gouffre de l’errance intérieure.
Fidèle disciple de Jules Verne et de Jack London, dont il a suivi la voie des récits d’aventure et de voyage, amoureux du monde et de ses routes, Nicolas Bouvier parcourt dès 1953 de nombreuses contrées — de l’Afghanistan au Japon, en passant par l’Inde et le Sri Lanka. Pourtant, ce ne sont pas ces paysages lointains faits de vagabondages qui constituent le centre de cette expérience théâtrale : ici c’est plutôt un arrêt brutal, un séjour contraint à Galle, au Sri Lanka, où le voyage laisse place à l’épreuve intérieure.
Nous, spectateurs aventureux, en quête de nouveaux horizons, sommes conviés à partager ce moment de suspension : un huis clos sur une île, vécu comme une descente dans les zones les plus fragiles de l’esprit. Seul en scène, Samuel Labarthe incarne Nicolas Bouvier dans cette traversée intime. Nous nous attendons à suivre les visions, les souvenirs et les luttes de l’auteur-voyageur ne pouvant s’enfuir ni de sa chambre d’hôtel à Ceylan, ni de sa propre tête. Souffrira-t-il de sa propre présence ? La solitude sera-t-elle sa seule camarade ?
Vingt-cinq ans après cet épisode fiévreux, Bouvier choisira l’écriture pour transformer l’épreuve, en mettant sa douleur sur papier et en domptant la langue, son moyen de retrouver un souffle vital. C’est cette matière brute et lucide que la mise en scène de Catherine Schaub porte au plateau, en privilégiant l’écoute du texte. Elle nous épargnera probablement des actions spectaculaires, sachant que l’acteur principal chez Bouvier est le texte.
Le Poisson-Scorpion s’annonce comme une expérience sensorielle et méditative, où l’exploration des paysages intérieurs prend le pas sur l’exotisme qui colore le vécu de Bouvier. Nous imaginons déjà être touchées par ses peurs, ses interrogations, ses souvenirs, et supposons que la pièce nous invitera également à interroger nos propres voyages, réels ou intimes. En sortirons-nous bouleversées ?
Nous espérons, au-delà du récit de voyage, celui d’une traversée : celle d’un homme au bord de lui-même, entre l’abîme et le désir de retrouver goût à la vie. Nous nous réjouissons d’assister au talent de Samuel Labarthe dans la façon dont il fait vibrer les écrits autobiographiques de Bouvier. Préparons nos balluchons pour cheminer sur une montagne russe, véritable voyage psychologique.
Propos d’après-spectacle : [13 février 2027]
Quand les mots deviennent tempête de folie…
Une frappe frénétique sur le clavier d’une machine à écrire trônant sur un petit bureau abandonné au milieu d’une vaste scène. Derrière cette petite table, une silhouette robuste se penche gravement : c’est Samuel Labarthe, ou plutôt Nicolas Bouvier, habillé d’un pantalon vert et d’une simple chemise immaculée. Un vêtement qui perdra sa blancheur au fil d’une histoire qui nous fera suer tout autant que Bouvier lui-même. C’est dans cette ambiance intrigante, terne et sombre que s’ouvre le spectacle Le Poisson-Scorpion.
Une grande inspiration, et un flot de mots, presque ininterrompu, se déverse de la bouche de l’acteur. Il parle posément, au commencement, n’utilisant que très peu l’espace, puis il s’empare progressivement de la scène en mettant en place les différents éléments de la chambre d’hôtel un peu miteuse où se passera le principal des péripéties qu’il traversera : une palissade grisâtre et délavée, un lit en bois, une vieille lampe qui étale mal son tapis de lumière et un rideau, côté jardin, qui donne à l’occupant du lit l’accès à une vue sur la mer (que l’on s’imagine très belle évidemment…).
Cet unique lieu subit pourtant des changements, en écho aux différents états d’âmes de celui dont l’esprit et le corps subissent une sorte de torture croissante au fil du spectacle. Grâce à la modification de l’emplacement de ses meubles, la cellule d’hôtel se trouve métamorphosée en chambre d’hôpital, lorsque le grand voyageur, assommé par la fièvre et chancelant à cause de la maladie physique, décide de se faire soigner chez le médecin, où il est entouré d’un étrange monde mêlant patients locaux et personnel médical.
Un deuxième mur doté d’une large fenêtre entre en scène. Alors que Bouvier est affaibli, il trouve malgré tout la force de sortir de son lit de soins pour tremper ses lèvres dans une tasse, assis à une table sous la fenêtre de ce café improvisé, en face de l’hôpital. A son retour dans son logis, il reçoit une lettre de sa mère ainsi que de la part de la femme dont il était amoureux avant son voyage et qui lui annonce qu’elle s’apprête à se marier.
Sous le choc de la nouvelle qui le remplit de désarroi, les premières hallucinations envahissent ses jours et ses nuits, conséquences de sa déception amoureuse. Il tombe au plus bas et ne montre le bout de son nez qu’à l’épicerie, improvisée avec le mur à fenêtre du café, tourné, et qui laisse apparaître des étagères remplies d’assaisonnements divers. À la fin de la pièce, certains meubles reprennent leur place initiale, alors que d’autres disparaissent en coulisse. Le développement de l’histoire est rythmé par l’apparition d’animations sur les différents murs ou sur le fond de scène noir, comme des passages du texte, des phrases clé, ou des insectes grouillant, remplissant l’espace comme si nous étions engloutis dans une véritable termitière géante.
Les mots se mélangent dans nos pensées de spectatrices en suivant une logique peu anodine : par moments, ils sont entendus de manière linéaire, comme une rivière dans le calme de son lit, puis à d’autres moments les eaux débordent et l’on est emporté dans des cycles de phrases entêtants, tourbillonnant dans une tempête de sons, de tournures qui retournent presque notre esprit pris au dépourvu. Il n’y a plus que l’instant présent, celui de la folie qui étend son ombre dans toute la salle. Samuel Labarthe semble atteint lui-même, comme si son rôle le dépassait et prenait le dessus sur la réalité. Il devient le texte de Bouvier. Il mène son seul en scène avec une si grande finesse qu’il parvient à faire apparaître d’autres personnages, comme une épicière ou un voisin de palier, sans les incarner pour autant. La façon dont il communique avec eux les rend plus présents que jamais.
Le sens de ces nombreux mots est accentué par les mélodies orientales étourdissantes, enivrantes, parfois troublantes, mais aussi par la vivacité des lumières et surtout par l’omniprésence de l’ombre, qui souligne le brouillard dans l’esprit de Bouvier. Lorsque la lumière est vive, Bouvier se remémore ses amours, revigore ses espoirs et ses joies. Lorsqu’elle s’affaiblit, elle nous plonge dans la démence et nous entraîne dans l’enfer de l’homme torturé. Lors d’une nuit d’aliénation, des éclairs l’aveuglent et des scarabées dansent par centaines sur les murs, comme dans ses cauchemars. Puis, le soleil orangé du matin annonce le retour de l’apaisement lorsqu’il fait son apparition. À la suite de cet épisode, la scène reste relativement sombre. Bouvier vit ensuite une expérience étrange sur une plage : un homme joue avec sa vie en plantant des couteaux dans son cou pour impressionner un petit groupe de curieux qui a payé pour assister au numéro traumatisant. Bouvier va rentrer chez lui afin de fuir ces visions d’horreur, et, arrivé au bas de son hôtel, se blesser au sourcil. Il laisse enfin la maladie couler de sa plaie, comme une libération inespérée. À cet instant, une lumière éclatante irradie l’espace.
A la fin du spectacle, nous pouvons faire des hypothèses sur le titre de la pièce, composé des noms de deux animaux antithétiques. Le poisson-scorpion c’est le symbole de la lutte intérieure de Bouvier, lui contre lui, c’est un poison qui le pique, un poison dont il tente de se guérir dans une quête de sens continuelle. Ce poisson-scorpion est d’ailleurs caractérisé dans sa forme physique, lorsque Bouvier constate que l’épicière en garde un en captivité dans un bocal qu’elle accepte de lui confier.
Le spectacle se referme sur Labarthe courbé sur sa machine à écrire, tout comme nous l’avions découvert à l’ouverture, symbole ultime de ce voyage immobile. La boucle est enfin bouclée.
Nous sortons de la salle de spectacle comme au réveil d’une nuit agitée. Incapables de nous remémorer une phrase précise ou de nous rappeler clairement d’une “scène”, mais nous sommes remplies des échos d’une atmosphère oppressante et envoûtante à la fois. Il aura suffi d’une heure quinze, ainsi que des mots parfaitement choisis et magnifiquement interprétés, pour traverser l’Océan Indien, sentir, voir et entendre le Sri Lanka profond, en devenir fou, rassembler ses émotions et ses pensées éparpillées, puis retomber sur un siège dans une salle de théâtre au milieu du réel paraissant désormais plat comme un lac à côté des vagues de sensations qui nous ont submergées tout au long de la représentation.
Du 28 janvier au 1er février 2026 sera jouée au Théâtre de Vidy, à Lausanne, la pièce La Vegetariana(La végétarienne), mise en scène par Daria Deflorian.
Le titre de la pièce fait écho à une mise en scène d’origine italienne. En effet, Daria Deflorian, à l’origine de ce projet, est née dans le nord de l’Italie le 24 novembre 1959. Tout au long de sa carrière, elle a réalisé de nombreuses pièces de théâtre, des films ainsi que des ouvrages littéraires. Avec La Vegetariana, elle adapte le roman éponyme de l’autrice sud-coréenne Han Kang, œuvre qui lui a valu une renommée internationale et le prix Nobel de littérature en 2024.
Dans cette œuvre, nous suivons le parcours d’une jeune femme coréenne enfermée dans une société patriarcale et traditionaliste. À la suite d’un rêve marquant, elle décide soudainement de devenir végétarienne. Ce choix, en apparence anodin, déclenche une lutte profonde contre les différentes formes d’oppression qu’elle subit. Cette révolte s’exerce principalement face aux règles abusives du couple, de la famille, ainsi qu’aux normes sociales et aux désirs imposés, comme l’indique la page de Vidy dédiée à la pièce.
Le fait que l’intrigue s’inscrive dans une culture où la parole masculine est si dominante qu’un simple écart peut s’avérer fatal laisse présager une œuvre chargée d’émotions. Nous nous attendons à ressentir, à travers le personnage principal, de la peur et de la colère, mais espérons également éprouver de la joie et de l’admiration face aux actes de résistance qu’elle accomplira.
C’est cette interrogation sur les différences culturelles entre la société coréenne représentée et celle que nous connaissons en Suisse, ainsi que la curiosité de découvrir comment une artiste italienne parvient à adapter un texte aussi dense en un spectacle qu’on espère captivant, qui nous ont poussés à aller voir cette pièce.
Propos d’après-spectacle : [9 février 2026]
Entre fascination et malaise
Après avoir vu La Végétarienne au Théâtre Vidy à Lausanne, nous avons été marqués par l’ambiance sombre et troublante de la pièce. Elle aborde des thèmes forts comme la dépression, le suicide, le changement radical de mode de vie et les fantasmes, à travers l’histoire d’une femme qui décide, du jour au lendemain, après un rêve, de devenir végétarienne.
Sur scène, il y avait quatre acteurs. Dans la première partie de la pièce, le mari était le narrateur. Il racontait la vie de sa femme, le personnage principal, une femme dépressive et suicidaire. Dans la deuxième partie, apparaissent la belle-sœur, qui n’est pas très importante dans l’histoire, et le beau-frère, qui devient alors le narrateur. Enfin, il y avait aussi le fils de la belle-sœur, mais ce personnage était fictif et n’apparaissait jamais sur scène.
La pièce se déroulait en italien. Au niveau des sons, il y avait au début une musique, puis tout au long du spectacle des sons assez mélancoliques, ce qui renforçait l’ambiance triste et pesante. La musique accompagnait bien les émotions ressenties par les personnages et plongeait le public dans l’histoire.
Le décor représentait principalement une chambre. Celle-ci comportait deux portes : l’une donnait sur une salle de bain. Le mur de cette salle de bain s’ouvrait vers le public lorsque les acteurs s’y trouvaient, ce qui permettait de voir les scènes à l’intérieur. La chambre n’était pas très bien entretenue : les murs étaient abîmés par endroits, avec de la poussière, ce qui donnait un aspect sale et négligé. Cela reflétait l’état mental de la femme.
Concernant les lumières, elles restaient presque toujours les mêmes pendant toute la pièce. L’éclairage était plutôt sombre et constant. Une lampe était toujours allumée sur scène et clignotait de temps en temps. Ce clignotement pouvait symboliser le trouble intérieur du personnage principal.
Sur un plan plus personnel, nous avons trouvé que cette pièce était bien construite et nous la recommanderions à toute personne intéressée par les thèmes abordés ci-dessus. Toutefois, certains éléments du spectacle pourraient surprendre ou choquer un public non averti, notamment en raison de la présence de nudité ainsi que de descriptions de scènes parfois marquantes.
Pour conclure, La Végétarienne est une pièce intense qui met en avant la souffrance psychologique, le malaise et les relations compliquées entre les personnages. Grâce à une scénographie simple, des sons mélancoliques et une lumière sombre, la pièce transmet fortement le mal-être du personnage principal et laisse une impression marquante.