Thésée, sa vie nouvelle

Par Joanne Grand et Julie Perroud

Thésée : le labyrinthe hanté

Le 24 avril, nous aurons le plaisir de nous rendre au théâtre de Vidy pour assister à Thésée, sa vie nouvelle, une création aux accents de chant funèbre. Nous avons choisi cette pièce en raison de son titre énigmatique, à la fois mystérieux et évocateur, qui laisse imaginer un lien possible avec le mythe grec et peut‑être une forme de renaissance après l’épreuve. Cela nous amène à nous interroger sur le choix du nom Thésée et sur le sens de cette « nouvelle vie ».

Guy Cassiers relève ici le défi d’adapter le roman éponyme de Camille de Toledo, en s’appuyant sur divers dispositifs visuels et sonores pour enrichir l’expérience du public. Finaliste du prix Goncourt 2021, le roman plonge le lecteur dans le labyrinthe de la vie de Thésée, marqué par le suicide de son frère et la mort rapprochée de ses parents, événements qui le paralysent et s’entremêlent à de grandes dates du XXe siècle.

Pour transposer ce récit sur scène, Guy Cassiers fait appel à Valérie Dréville, habituée du théâtre de Vidy, qui incarnera seule Thésée et les différentes figures du roman grâce à des outils numériques.

À la suite de nos recherches, nous nous attendons à découvrir une pièce bouleversante. Nous sommes curieuses d’observer comment Valérie Dréville occupera seule l’espace scénique et comment la collaboration avec Cassiers se traduira sur scène. Nous avons également hâte de voir de quelle manière les images, les archives et le dispositif sonore dialogueront avec son jeu pour rendre la densité du texte de Camille de Toledo.

Faisons donc cap sur le labyrinthe pour découvrir ce que Thésée nous réserve !

Thésée face à ses fantômes

Ce vendredi 24 avril, nous avons eu le plaisir d’assister à la pièce Thésée, sa vie nouvelle, représentée pour la deuxième fois au Théâtre de Vidy.

Très vite, l’ambiance estivale et sa foule foisonnante s’effacent pour laisser place à l’obscurité et à un silence de plomb. Puis la silhouette de Valérie Dréville apparaît, seule sur scène. Les décors sont minimalistes : des cadres opaques de différentes tailles sont suspendus dans l’air. Dréville, au centre de la scène, se met à parler. Nous avons immédiatement été captivées par ses mots et par son énergie.

Les spectateurs sont d’emblée plongés dans cette pièce tragique avec l’évocation de la mort du frère de Thésée, Jérôme. Ce récit est livré de manière millimétrée, presque impersonnelle. Très vite, nous comprenons que ce suicide constitue un sujet tabou, soigneusement évité par la famille. À la manière d’une tragédie grecque, la mère meurt quelques années après le décès de son premier fils, et le père la rejoint peu de temps après. Mais, contrairement à l’art tragique grec où les protagonistes sont accablés par leur destin et par une force divine, la famille de Thésée est ici hantée par la mort des aïeux et par les regrets.

Thésée doit alors quitter Paris pour tenter de se libérer de son passé. Pour cela, il part en direction de Berlin avec ses enfants. Il emporte toutefois des cartons remplis de photos et de lettres familiales, un poids qui l’empêche encore de respirer. Étouffé par ce passé et par ses non-dits, il finit par ouvrir cette véritable boîte de Pandore. Nous plongeons alors dans l’intimité même de l’auteur, Camille de Toledo. Nous avons trouvé remarquable qu’il partage ainsi sa vulnérabilité, au point d’avoir l’impression d’être des spectatrices privilégiées.

À travers ce récit intime, Valérie Dréville ne se limite pas à l’histoire de Thésée et de son frère : elle élargit peu à peu le cercle familial. Elle évoque également le grand-père puis l’arrière-grand-père de Thésée, tous deux marqués par la perte d’un frère. Cette répétition tragique fait alors émerger l’idée d’un deuil qui se transmet de génération en génération. La mort ne devient plus un événement isolé, mais une sorte de constante inscrite dans l’histoire familiale, renforçant le sentiment d’une mémoire collective dont Thésée n’arrive pas à se détacher complètement.

Peu à peu, la mise en scène prend une nouvelle ampleur grâce à l’utilisation de vidéos projetées. Filmée sous différents angles, la comédienne apparaît démultipliée, ce qui lui permet d’incarner plusieurs personnages à la fois. Ces variations de cadrage transforment chaque apparition en un point de vue singulier.

Nous avons toutefois trouvé le récit assez difficile à suivre en raison des nombreux noms et du fait que la narration n’est pas totalement linéaire. En effet, il arrive que l’on saute plusieurs générations avant d’y revenir plus tard dans la pièce. Cela ne nous a cependant pas empêchées d’apprécier la représentation ni d’admirer le jeu d’actrice impressionnant de Dréville.

Finalement, une mosaïque composée de centaines de photos forme le visage de l’actrice interprétant Thésée, montrant à quel point une personne peut être influencée par les membres de sa famille.

La pièce met ainsi en lumière les traumatismes qui peuvent se transmettre de génération en génération au sein d’une famille, et la performance de Valérie Dréville s’avère, à cet égard, particulièrement impressionnante.

Nous ne pouvons que vous recommander cette pièce bouleversante, qui sera présentée cet été au Festival d’Avignon !