Ultrafiction n°1/ Fractions de temps

par Julien Richoz

Bruits et images entre les arbres : quand le théâtre sort du cadre

Avez-vous déjà pensé à assister à une pièce de théâtre en plein air ? C’est entre les arbres, dans le périmètre du théâtre de Vidy à Lausanne, que cela se passera. Du jeudi 30 avril au samedi 2 mai 2026, les trois représentations d’Ultraficción nr. 1 / Fracciones de tiempo (Ultrafiction n°1 / Fractions de temps), sous l’égide du collectif El Conde Torrefiel, n’attendent que vous.

En 2010, Tanya Beyeler et Pablo Gisbert créent le projet El Conde Torrefiel. Tanya Beyeler a vécu en Suisse jusqu’à ses vingt ans avant de partir en Espagne, où elle obtient un diplôme en dramaturgie. Pablo Gisbert a, de son côté, non seulement été diplômé en dramaturgie, mais il a aussi étudié la philosophie à Madrid. À la croisée de la littérature, des arts visuels et de la chorégraphie, leur travail explore le présent à travers une réflexion sur le langage, l’image et les tensions entre sphères personnelle et politique. Conçu comme une suite d’hypothèses sur notre époque, le projet interroge notamment les formes contemporaines de totalitarisme et d’aliénation. Depuis sa création en 2010, la compagnie s’est rapidement imposée sur la scène espagnole avant de s’ouvrir à l’international. Elle est aujourd’hui programmée dans de nombreux festivals et lieux majeurs en Europe ainsi qu’en Amérique latine, ce qui témoigne de son rayonnement croissant.

A propos de cette dernière création, la page internet du Théâtre de Vidy parle, entre autres éléments intrigants, d’une bande sonore immersive éveillant sensations et images, de divers récits mêlant une fête, un avion de chasse et des migrants en mer. Cela laisse présager que l’œuvre sera éloignée d’une pièce de théâtre standard, au-delà du simple fait qu’elle se déroulera en extérieur. On peut s’attendre à être déstabilisé, voire surpris par une forme peu conventionnelle. Peut-être sera-t-elle également politisée ? C’est ce que l’on peut éventuellement supposer lorsque l’on sait qu’il est question de migrants en mer et de critique des formes contemporaines de totalitarisme.

Nous espérons une œuvre originale, déroutante et surprenante, qui change de ce que l’on est habitué à voir lors d’une sortie au théâtre ordinaire, et qui saura nous marquer durablement. Nous nous attendons à vivre une expérience immersive, où le spectateur est autant invité à ressentir qu’à comprendre. Peut-être que les images et les sons évoqués viendront bousculer nos repères et susciter des émotions contrastées… Nous sommes également curieux de voir comment les différents récits annoncés vont s’entrelacer pour donner du sens à l’ensemble, si sens il y a.

Un troupeau de moutons au théâtre de Vidy

Sur le parking du théâtre de Vidy, les quelque deux cents personnes venues assister à Ultraficción nr. 1 / Fracciones de tiempo (Ultrafiction n°1 / Fractions de temps) se réunissent avant de suivre le personnel du théâtre jusqu’au lieu de la représentation. Après deux minutes de marche parmi les arbres, nous arrivons sur une petite colline où une vingtaine de bancs sont disposés en dévers face à un écran géant, ce qui semble en déranger certains. De grosses enceintes entourent l’écran, et trois petits projecteurs sont placés en demi-cercle de part et d’autre de l’installation.

Un accord répété à la guitare électrique se fait entendre, tandis que l’écran s’allume pour laisser apparaître du texte défilant, sans aucune image. Le prologue enchaîne questions et informations : « Et si tout était une fiction ? » ou encore « vous êtes deux cents spectateurs, 200 cerveaux, 400 yeux, 6 milliards de cellules, etc. ». L’accord se poursuit en boucle, et l’on apprend qu’il est joué par un guitariste américain, à la tête d’un jeune groupe de métal en Californie dans les années 1990. Au fil du récit, on découvre que ce musicien fondera plus tard le groupe Eagles of Death Metal, celui qui se produisait au Bataclan lors des attentats de novembre 2015 à Paris.

Durant le reste de la pièce, ce schéma se répète : une nouvelle histoire, suivie presque systématiquement d’une fin tragique, à l’exception de la dernière. Trois récits principaux se succèdent : celui du groupe de métal, celui d’un avion reliant Lisbonne à Tel-Aviv, et celui d’une jeune fille au théâtre de Vidy rêvant de cinéma.

Le deuxième récit introduit une dimension politique que nous pressentions dans notre texte d’avant-spectacle. Une critique du sionisme y apparaît, ainsi qu’une dénonciation de la situation des migrants en mer Méditerranée. Tandis que des passagers privilégiés voyagent en avion au-dessus de la mer, des migrants tentent de survivre sur l’eau. Une tempête éclate : l’avion s’écrase, tandis que les migrants, eux, parviennent à rejoindre la Grèce. À bord de l’avion, deux cents passagers, « 200 cerveaux, 400 yeux, 6 milliards de cellules », comme les spectateurs présents à Vidy. L’écran devient alors blanc, une musique apaisante retentit… puis, surprise : un berger, son chien et un troupeau de moutons traversent le public. La frontière entre fiction et réalité commence à se brouiller.

Cette confusion s’intensifie dans le troisième récit. Une jeune fille passionnée de théâtre et de cinéma vient étudier à Lausanne et se rend à Vidy pour une fête animée par un DJ. En traversant la forêt, elle trébuche et appelle à l’aide, mais personne ne l’entend. À ce moment-là, tout semble s’agiter autour d’elle et autour de nous. Les arbres qui nous entourent bougent réellement. On comprend alors que l’histoire se déroule en mai 2026, à Vidy, et que nous sommes, en tant que spectateurs, intégrés à la fiction. À ce moment-là, des secours interviennent sous nos yeux, prolongeant encore le trouble entre réalité et mise en scène.

La pièce semble ainsi vouloir montrer que tout ce qui nous entoure relève d’une forme de fiction construite : « tout ce qui est autour de nous est créé par l’homme […] ce n’est plus la nature », pouvait-on lire sur l’écran.

L’œuvre s’est révélée à la fois déroutante et perturbante, comme nous pouvions l’imaginer. L’absence presque totale de comédiens, hormis le berger et les secours, crée une atmosphère singulière. Là où nous nous attendions à quelque chose de très abstrait, les récits restent finalement assez accessibles grâce au texte projeté. En revanche, l’interprétation des histoires et des messages demeure ouverte, ce qui renforce le caractère expérimental de la pièce.

Le côté politique, que nous supposions, est bien présent, mais sans être omniprésent. Contrairement à ce que la présentation pouvait laisser entendre, aucune image n’est projetée : tout repose sur l’imagination du spectateur, guidée par le texte et la bande sonore. Et sur ce point, l’expérience est réussie : les sons sont extrêmement immersifs. Toutefois, certains passages, plus stridents, ont pu gêner une partie du public. De plus, la succession rapide de changements de couleurs à l’écran durant l’épilogue pourrait poser problème à des personnes épileptiques.

De manière générale, il s’agit d’une œuvre à la frontière entre musique, théâtre et cinéma, véritablement singulière et éloignée des formes traditionnelles. Plus qu’une pièce de théâtre, nous parlerions presque d’une expérience. Le pari de s’éloigner autant des codes classiques est audacieux, mais, selon nous, il s’avère globalement réussi.