Ceci n’est pas une ambassade (Made in Taïwan)

Par Eduard de Morais et Baptiste Rittener

Une ambassade pas comme les autres

Du 24 au 28 février, la pièce Ceci n’est pas une ambassade sera jouée au théâtre de Vidy. Cette pièce, créée par Stefan Kaegi en collaboration avec le Théâtre National de Taïwan, portera sur la question de l’indépendance de Taiwan vis-à-vis de la Chine, un sujet datant de plusieurs décennies mais qui est très d’actualité.

Sur la scène se trouveront trois Taïwanais de générations et de milieux différents : une activiste digitale, un ancien diplomate, et une musicienne héritière d’une entreprise de bubble tea. Vous l’aurez bien compris, ce ne sont pas des comédiens, mais des représentants de la société civile taïwanaise. On pourra s’attendre à des points de vue internes et très différents qui résumeront bien l’avis de la population taïwanaise en son ensemble. Le titre, Ceci n’est pas une ambassade (Made in Taiwan), fait penser à l’œuvre de René Magritte Ceci n’est pas une pipe. A l’image de la pipe qui est juste une image, l’ambassade qui va être créée sera uniquement fictive et ne reflètera pas la réalité.   En effet, le pays de 23 millions d’habitants, vingtième économie mondiale, n’est toujours pas reconnu, et n’a donc pas d’ambassade.

Le metteur en scène, Stefan Kaegi, est l’un des 3 membres fondateurs du collectif de théâtre berlinois Rimini Protokoll. Ce groupe est connu dans le monde entier pour un théâtre très original et expérimental, loin du théâtre classique. Ils produisent souvent du théâtre documentaire, à l’image de la tétralogie State 1-4, mettant en scène des pièces politisées. Il faudra donc s’attendre à une pièce véhiculant un discours engagé sonnant comme un message d’alarme.

A l’heure où les relations diplomatiques volent en éclat et où l’avenir est incertain, cette pièce rappelle l’importance des ambassades, car c’est quand on manque de quelque chose que l’on voit l’importance que cette chose a. On peut s’attendre à une pièce riche en émotions, véhiculées par des personnes au cœur de cette problématique. Reste à savoir si Stefan Kaegi réussira son pari de mettre sur scène des acteurs de la vie quotidienne qui n’ont aucune expérience de comédien. Alors rendez-vous à Vidy pour une expérience enrichissante, passionnante, et dépaysante.

Une ambassade imaginaire pour une question réelle

En créant une ambassade au théâtre de Vidy à Lausanne, Chiayo Kuo, Debby Szu-Ya Wang, et David Chienkuo Wu, sont devenus les ambassadeurs de la détresse de 23 millions de Taïwanais. 23 millions d’hommes et de femmes exclus de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et par là aussi du monde de la diplomatie. À travers une performance très variée incluant musique, danse et chant, ces trois personnalités, aussi touchantes les unes que les autres, ont délivré un message à la fois intime et politique.

                Cette pièce s’est notamment distinguée par la diversité des supports utilisés. Grâce à un système de caméras projetant des parties de la scène sur une grande toile, Chiayo Kuo a pu expliquer l’histoire tumultueuse de Taïwan en dévoilant progressivement des images imprimées. Cette mise en scène a donné un air de téléjournal, ce qui renforçait le propos.

                Il fallait cependant veiller à ne pas transformer la pièce en exposé historique, ce qui a été évité avec brio. En effet, le metteur en scène Stefan Kaegi a réussi à garder un parfait équilibre entre la partie historique et la dimension artistique de la représentation. En alternant explications historiques et moments de musique, de danse, et de chant, le spectacle maintient l’attention du public. Cet équilibre a donné une fluidité et un rythme à la représentation qui n’a pas paru longue.

Ceci n’est pas une ambassade n’est pas seulement une pièce qui explore la question de l’identité, mais aussi celle des générations, en mettant en scène deux visions radicalement opposées. David Chienkuo Wu, septuagénaire, partage la scène avec Chiayo Kuo et Debby Szu-Ya Wang, nées dans les années 1990. Le contraste entre leurs visions de l’avenir de Taïwan éclaire la complexité du débat. Là où une partie de l’ancienne génération privilégie un rapprochement avec la Chine continentale, la jeune génération revendique davantage l’indépendance, consciente des risques que cela implique, y compris celui d’un conflit armé.

Finalement, le risque de mettre sur scène des Taïwanais n’ayant jamais foulé les planches auparavant s’est avéré payant. En incarnant leur propre rôle, les trois acteurs ont apporté une authenticité rare qui a rapproché le public de la réalité taïwanaise et qui a rendu leur témoignage d’autant plus percutant.

En conclusion, Ceci n’est pas une ambassade a réussi à conjuguer pédagogie, émotion et engagement. En donnant une scène à ceux qui n’ont pas de tribune diplomatique, la pièce rappelle que l’art peut devenir un espace de visibilité et de résistance. Elle invite surtout à regarder Taïwan autrement : non plus comme un sujet géopolitique abstrait, mais comme une communauté humaine en quête de reconnaissance.