Par Sarah Schwendimann et Marine Siegenthaler
Contributions à venir…
Par Sarah Schwendimann et Marine Siegenthaler
Contributions à venir…
Par Esther Becquart et Julie Perroud

Propos d’avant-spectacle : [16 janvier 2026]
Drôle d’intitulé !
Voilà un titre singulier ! Quelques mots qui s’alignent, nous plongeant déjà dans un récit : celui des souvenirs d’enfance de la grande comédienne romande — Brigitte Rosset.
Un tel titre ne pouvait qu’attirer notre attention, moins par sa longueur que par ce qu’il laisse deviner en filigrane. Un couteau à poisson aux côtés de délices au jambon, au cœur d’une conversation ? Tous les ingrédients semblent réunis pour évoquer festivités et réjouissances, et nous comptons bien nous y inviter…
Pour en savoir un peu plus, nous vous donnons rendez-vous au théâtre Nuithonie, le 9 et le 12 février ! À en croire un commentaire au sujet de cette nouvelle pièce sur le site de la saison culturelle CO2, Brigitte Rosset emmènera les spectateurs en balade dans sa mémoire, nous révélant son passé à travers les éléments qui ont coloré et construit le décor d’une enfant gourmande de la vie. Elle incarnera tour à tour les différentes figures qui animèrent son environnement, questionnant les liens familiaux et ce qu’ils peuvent transmettre.
Comme suggéré sur le site d’Equilibre-Nuithonie, dans la page dédiée à la pièce Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon, Brigitte Rosset nous ouvrira le portail de son jardin secret pour nous partager une histoire inspirée des chroniques écrites dans le temps par son grand-père, qui semble avoir légué son goût pour le fin maniement du verbe à travers les générations.
Avec une mise en scène signée Christian Scheidt, l’humoriste genevoise promet de mettre ses talents au service d’un spectacle où le rire et l’émotion raviveront les braises de nos propres mémoires.
Nous nous réjouissons de découvrir cet hommage aux aïeux, qui nous plongera certainement dans l’univers des histoires familiales, entre questions d’héritage et repas de famille. Nous espérons que ce spectacle saura nous offrir un temps de réflexion sur les liens que nous entretenons avec nos proches, à travers une exploration à la fois tendre et drôle d’un thème qui nous touche toutes et tous : la transmission.
En espérant que le grand-père ne se retourne pas dans sa tombe, nous nous préparons d’avance à nous tordre sur nos sièges !
Propos d’après-spectacle : [14 février 2026]
Le passé au présent
C’est dans une salle tressaillant de rires que nous avons assisté au seule-en-scène de Brigitte Rosset, présenté au théâtre de Nuithonie. Le titre, aussi long qu’intrigant – Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon – laissait présager un spectacle décalé, et heureusement, il nous a paru bien plus court que son intitulé. La comédienne nous a partagé des fragments de sa propre enfance, à travers des anecdotes vivantes, des figures de son entourage et des souvenirs lui tenant à cœur.
Les rideaux s’ouvrent et Brigitte Rosset fait son apparition dans une sorte de costume de Monsieur Loyal revisité à sa façon, elle traverse la scène énergiquement, sa chevelure blonde irradiant l’espace d’un dynamisme qui s’annonce puissant. Sans plus attendre, elle entame ses premières blagues mettant en contraste catholiques fribourgeois et protestants genevois. La salle est déjà hilare mais de notre côté, nous sommes un peu sceptiques quant au ton que prendra l’histoire et nous demandons quelques instants si cet humour saura nous faire décocher un sourire. Notre crainte s’envole rapidement, quand la comédienne se prend à faire des mimiques particulièrement réussies et à changer de voix pour caricaturer une vieille amie de sa mère, avant d’enchaîner sur le portrait d’un de ses amis d’enfance. La pièce se construit à travers une enfilade de portraits que Brigitte aligne de manière très harmonieuse. Des éléments se rapportant à sa maman défunte reviennent constamment, et c’est d’ailleurs sur le nom de cette dernière que se terminera le spectacle.
Brigitte Rosset évolue dans un espace qui a été pensé comme une sorte de mise en abîme d’un décor de théâtre. Sur scène, un cadre rectangulaire doté de deux pans de rideaux rouges, entre lesquels la comédienne passe à plusieurs reprises, par exemple lorsqu’elle se met dans la peau d’une personne de son entourage qu’elle incarne afin de nous la présenter. À droite du décor, on peut voir un petit meuble sur lequel est posée une lampe ancienne. C’est dans ce meuble que se trouve le lecteur de K7 duquel jailliront des enregistrements de la voix de son grand-père ou encore des messages de répondeur laissés par sa grand-mère, conviant le passé dans le présent. Cette scène se transforme en discothèque lorsque Brigitte suit sa grande-sœur belle et adulée de tous en soirée. Dans un jeu de lumière très réaliste Brigitte se dandine au son des notes de grands tubes des années huitante, emportant le public dans son euphorie…
La musique est incontestablement un outil que la comédienne sait utiliser pour façonner les différentes atmosphères dans lesquelles elle nous plonge. Parfois elle se contente de se mouvoir au rythme des notes, d’autres fois elle y ajoute le timbre de sa voix ou le flux de ses mots. Elle construit toute une ambiance où chacun de nos sens trouve son compte.
Le jeu d’actrice de la comédienne est probablement un des éléments les plus marquant de ce spectacle. D’une part Brigitte Rosset fait preuve d’une flexibilité impressionnante, elle passe d’un personnage à un autre avec aisance et parfois même en jonglant alternativement entre trois personnages sur un même plan. À peine un geste, un ton ou une posture, et elle devient quelqu’un d’autre. Le tout, avec très peu d’accessoires. Cela rend sa performance encore plus spectaculaire, elle réussit à créer tout un univers sans rien ou presque, simplement grâce à son corps et à sa voix. D’autre part, la comédienne parvient à captiver sans interruption un public très hétéroclite, les vingtenaires comme les soixantenaires sont pendus aux lèvres de cette femme qui rayonne comme un soleil tournoyant sur la scène.
Le rythme qu’elle donne au développement de l’histoire est très agréable pour le spectateur : Brigitte sait parfaitement manipuler l’alternance entre moments explosifs, chantants, dansants, et passages de silences profonds qui laissent respirer et ressentir ses émotions en miroir.
Le spectacle se distingue également par son authenticité. Brigitte Rosset nous parle du vrai, du quotidien, de souvenirs d’enfant qui pourraient être les nôtres. En tant que spectateur, on se surprend souvent à sourire, parfois même avant la fin d’une anecdote, simplement parce que Brigitte Rosset fait resurgir en nous des images familières, des expériences vécues. On se reconnaît dans ses anecdotes, dans ses maladresses, dans ses émerveillements. Il y a quelque chose de très authentique dans sa façon de raconter, comme si elle nous invitait à feuilleter l’album photo de sa vie tout en soulevant les pages de celui qui attend qu’on l’ouvre, sagement rangé dans nos étagères intérieures. À plusieurs reprises, on a l’impression qu’elle raconte notre histoire à travers la sienne.
Nous sommes ressorties de ce spectacle profondément touchées par la sincérité de Brigitte Rosset. Elle aborde des thèmes parfois lourds, comme le deuil ou les difficultés familiales, mais elle réussit à les introduire avec une légèreté qui fait beaucoup de bien. Nous avons beaucoup ri, nous avons partagé des émotions fortes, et nous sommes sorties de la salle à la fois apaisées et enrichies. Ce spectacle est un moment sans prise de tête, rempli de simplicité, de douceur, de nostalgie et d’humour, et nous l’avons vécu comme une bulle d’oxygène au milieu du train-train effréné de la vie.
Mais alors, que signifie ce titre aux allures farfelues ? Tout d’abord, merci. Merci car, tout au long de sa performance, Brigitte Rosset fait part de sa gratitude envers ses grands-parents, ses parents, sa grande sœur Bérangère qui a tenu un rôle très important pour elle, et l’ensemble de son entourage. Elle remercie celles et ceux qui l’ont façonnée, les acteurs de sa vie qui ont participé à l’éclosion de la Brigitte qu’elle est aujourd’hui.
Le couteau à poisson représente pour elle un symbole de fête et de moments précieux vécus durant son enfance. Cet élément se mêle aux différents indices caractéristiques du milieu protestant, genevois et aisé dans lequel elle a grandi. Sa maman qui avait un voilier sur le lac, et ses copines un peu précieuses et refaites au point d’avoir le visage trop figé pour articuler, des phrases qui résonnent toujours en Brigitte comme : “il faut souffrir pour être chic”, les manières qu’il ne fallait surtout pas oublier dans l’espace public comme le “knick” ou “knix” : une petite courbette que la fillette adressait aux gens qu’elle rencontrait en signe de respect, ou quelque chose de cet ordre-là (elle ne le savait pas trop bien elle-même à l’époque…).
Quant aux délices au jambon et aux conversations, ils lui viennent directement de son grand-père, qui lui a appris l’art et le maniement de la parole. Grâce à lui, elle évitera des situations où le mélange des syllabes et une compréhension des mots à sa sauce lui font rater son brevet de ski pour enfant, confondant les mots “conversion” et “conversation”. Lors de leurs escapades à l’opéra, Brigitte parvenait à se maintenir éveillée aux côtés de son grand-père, car elle savait que les fameux délices au jambon l’attendaient à la sortie de la pièce, ils étaient une véritable récompense qu’elle attendait avec impatience pour plonger ses yeux dans ceux de son aïeul qui l’admirait particulièrement. Après l’avoir emmenée à l’opéra, il lui offrait toujours ces fameux délices au jambon,
En nous dévoilant la petite fille, l’adolescente puis la jeune adulte qu’elle a été, Brigitte Rosset nous ouvre en grand la porte de son intimité. Sa façon de se mettre à nu devant un public d’inconnus, de se montrer vulnérable, naïve parfois, lucide souvent, traversée par la vie, simplement humaine, possède quelque chose de tout à fait hors du commun.
Merci pour ce spectacle qui fait du bien !
Par Esther Becquart et Thelma Morel

Propos d’avant-spectacle : [13 janvier 2026]
Une pièce hybride : Le Poisson-Scorpion
C’est du 4 au 6 février 2026, à Nuithonie, que se jouera le face-à-face vertigineux de Bouvier … contre lui-même : Le Poisson-Scorpion .
Nous vous invitons à vous laisser entraîner dans un voyage immobile, une pièce inspirée d’un texte autobiographique oscillant entre fiction et récit de voyage d’un écrivain-voyageur. Nous serons probablement au chevet d’une âme en lutte, plongée dans le gouffre de l’errance intérieure.
Fidèle disciple de Jules Verne et de Jack London, dont il a suivi la voie des récits d’aventure et de voyage, amoureux du monde et de ses routes, Nicolas Bouvier parcourt dès 1953 de nombreuses contrées — de l’Afghanistan au Japon, en passant par l’Inde et le Sri Lanka. Pourtant, ce ne sont pas ces paysages lointains faits de vagabondages qui constituent le centre de cette expérience théâtrale : ici c’est plutôt un arrêt brutal, un séjour contraint à Galle, au Sri Lanka, où le voyage laisse place à l’épreuve intérieure.
Nous, spectateurs aventureux, en quête de nouveaux horizons, sommes conviés à partager ce moment de suspension : un huis clos sur une île, vécu comme une descente dans les zones les plus fragiles de l’esprit. Seul en scène, Samuel Labarthe incarne Nicolas Bouvier dans cette traversée intime. Nous nous attendons à suivre les visions, les souvenirs et les luttes de l’auteur-voyageur ne pouvant s’enfuir ni de sa chambre d’hôtel à Ceylan, ni de sa propre tête. Souffrira-t-il de sa propre présence ? La solitude sera-t-elle sa seule camarade ?
Vingt-cinq ans après cet épisode fiévreux, Bouvier choisira l’écriture pour transformer l’épreuve, en mettant sa douleur sur papier et en domptant la langue, son moyen de retrouver un souffle vital. C’est cette matière brute et lucide que la mise en scène de Catherine Schaub porte au plateau, en privilégiant l’écoute du texte. Elle nous épargnera probablement des actions spectaculaires, sachant que l’acteur principal chez Bouvier est le texte.
Le Poisson-Scorpion s’annonce comme une expérience sensorielle et méditative, où l’exploration des paysages intérieurs prend le pas sur l’exotisme qui colore le vécu de Bouvier. Nous imaginons déjà être touchées par ses peurs, ses interrogations, ses souvenirs, et supposons que la pièce nous invitera également à interroger nos propres voyages, réels ou intimes. En sortirons-nous bouleversées ?
Nous espérons, au-delà du récit de voyage, celui d’une traversée : celle d’un homme au bord de lui-même, entre l’abîme et le désir de retrouver goût à la vie. Nous nous réjouissons d’assister au talent de Samuel Labarthe dans la façon dont il fait vibrer les écrits autobiographiques de Bouvier. Préparons nos balluchons pour cheminer sur une montagne russe, véritable voyage psychologique.
Propos d’après-spectacle : [13 février 2027]
Quand les mots deviennent tempête de folie…
Une frappe frénétique sur le clavier d’une machine à écrire trônant sur un petit bureau abandonné au milieu d’une vaste scène. Derrière cette petite table, une silhouette robuste se penche gravement : c’est Samuel Labarthe, ou plutôt Nicolas Bouvier, habillé d’un pantalon vert et d’une simple chemise immaculée. Un vêtement qui perdra sa blancheur au fil d’une histoire qui nous fera suer tout autant que Bouvier lui-même. C’est dans cette ambiance intrigante, terne et sombre que s’ouvre le spectacle Le Poisson-Scorpion.
Une grande inspiration, et un flot de mots, presque ininterrompu, se déverse de la bouche de l’acteur. Il parle posément, au commencement, n’utilisant que très peu l’espace, puis il s’empare progressivement de la scène en mettant en place les différents éléments de la chambre d’hôtel un peu miteuse où se passera le principal des péripéties qu’il traversera : une palissade grisâtre et délavée, un lit en bois, une vieille lampe qui étale mal son tapis de lumière et un rideau, côté jardin, qui donne à l’occupant du lit l’accès à une vue sur la mer (que l’on s’imagine très belle évidemment…).
Cet unique lieu subit pourtant des changements, en écho aux différents états d’âmes de celui dont l’esprit et le corps subissent une sorte de torture croissante au fil du spectacle. Grâce à la modification de l’emplacement de ses meubles, la cellule d’hôtel se trouve métamorphosée en chambre d’hôpital, lorsque le grand voyageur, assommé par la fièvre et chancelant à cause de la maladie physique, décide de se faire soigner chez le médecin, où il est entouré d’un étrange monde mêlant patients locaux et personnel médical.
Un deuxième mur doté d’une large fenêtre entre en scène. Alors que Bouvier est affaibli, il trouve malgré tout la force de sortir de son lit de soins pour tremper ses lèvres dans une tasse, assis à une table sous la fenêtre de ce café improvisé, en face de l’hôpital. A son retour dans son logis, il reçoit une lettre de sa mère ainsi que de la part de la femme dont il était amoureux avant son voyage et qui lui annonce qu’elle s’apprête à se marier.
Sous le choc de la nouvelle qui le remplit de désarroi, les premières hallucinations envahissent ses jours et ses nuits, conséquences de sa déception amoureuse. Il tombe au plus bas et ne montre le bout de son nez qu’à l’épicerie, improvisée avec le mur à fenêtre du café, tourné, et qui laisse apparaître des étagères remplies d’assaisonnements divers. À la fin de la pièce, certains meubles reprennent leur place initiale, alors que d’autres disparaissent en coulisse. Le développement de l’histoire est rythmé par l’apparition d’animations sur les différents murs ou sur le fond de scène noir, comme des passages du texte, des phrases clé, ou des insectes grouillant, remplissant l’espace comme si nous étions engloutis dans une véritable termitière géante.
Les mots se mélangent dans nos pensées de spectatrices en suivant une logique peu anodine : par moments, ils sont entendus de manière linéaire, comme une rivière dans le calme de son lit, puis à d’autres moments les eaux débordent et l’on est emporté dans des cycles de phrases entêtants, tourbillonnant dans une tempête de sons, de tournures qui retournent presque notre esprit pris au dépourvu. Il n’y a plus que l’instant présent, celui de la folie qui étend son ombre dans toute la salle. Samuel Labarthe semble atteint lui-même, comme si son rôle le dépassait et prenait le dessus sur la réalité. Il devient le texte de Bouvier. Il mène son seul en scène avec une si grande finesse qu’il parvient à faire apparaître d’autres personnages, comme une épicière ou un voisin de palier, sans les incarner pour autant. La façon dont il communique avec eux les rend plus présents que jamais.
Le sens de ces nombreux mots est accentué par les mélodies orientales étourdissantes, enivrantes, parfois troublantes, mais aussi par la vivacité des lumières et surtout par l’omniprésence de l’ombre, qui souligne le brouillard dans l’esprit de Bouvier. Lorsque la lumière est vive, Bouvier se remémore ses amours, revigore ses espoirs et ses joies. Lorsqu’elle s’affaiblit, elle nous plonge dans la démence et nous entraîne dans l’enfer de l’homme torturé. Lors d’une nuit d’aliénation, des éclairs l’aveuglent et des scarabées dansent par centaines sur les murs, comme dans ses cauchemars. Puis, le soleil orangé du matin annonce le retour de l’apaisement lorsqu’il fait son apparition. À la suite de cet épisode, la scène reste relativement sombre. Bouvier vit ensuite une expérience étrange sur une plage : un homme joue avec sa vie en plantant des couteaux dans son cou pour impressionner un petit groupe de curieux qui a payé pour assister au numéro traumatisant. Bouvier va rentrer chez lui afin de fuir ces visions d’horreur, et, arrivé au bas de son hôtel, se blesser au sourcil. Il laisse enfin la maladie couler de sa plaie, comme une libération inespérée. À cet instant, une lumière éclatante irradie l’espace.
A la fin du spectacle, nous pouvons faire des hypothèses sur le titre de la pièce, composé des noms de deux animaux antithétiques. Le poisson-scorpion c’est le symbole de la lutte intérieure de Bouvier, lui contre lui, c’est un poison qui le pique, un poison dont il tente de se guérir dans une quête de sens continuelle. Ce poisson-scorpion est d’ailleurs caractérisé dans sa forme physique, lorsque Bouvier constate que l’épicière en garde un en captivité dans un bocal qu’elle accepte de lui confier.
Le spectacle se referme sur Labarthe courbé sur sa machine à écrire, tout comme nous l’avions découvert à l’ouverture, symbole ultime de ce voyage immobile. La boucle est enfin bouclée.
Nous sortons de la salle de spectacle comme au réveil d’une nuit agitée. Incapables de nous remémorer une phrase précise ou de nous rappeler clairement d’une “scène”, mais nous sommes remplies des échos d’une atmosphère oppressante et envoûtante à la fois. Il aura suffi d’une heure quinze, ainsi que des mots parfaitement choisis et magnifiquement interprétés, pour traverser l’Océan Indien, sentir, voir et entendre le Sri Lanka profond, en devenir fou, rassembler ses émotions et ses pensées éparpillées, puis retomber sur un siège dans une salle de théâtre au milieu du réel paraissant désormais plat comme un lac à côté des vagues de sensations qui nous ont submergées tout au long de la représentation.
Par Thelma Morel et Marine Siegenthaler

Propos d’avant-spectacle : [28 octobre 2025]
Procès d’une plume libre
La salle Nuithonie à Villars-sur-Glâne propose une pièce qui questionne la liberté d’écriture. Les représentations auront lieu du 13 au 15 novembre et c’est le talentueux Adrien Barazzone, qui a écrit et mis en scène ce procès : Toute intention de nuire.
C’est le titre du spectacle, débordant de suspens, qui a attiré notre regard et qui a titillé notre curiosité.
Le spectacle recèle une forme inhabituelle : il est la reconstitution du jugement qui oppose une auteure à un avocat.
Le professionnel du droit commet l’erreur de livrer ses secrets à l’écrivaine. Quelque temps plus tard, il retrouve des échos de son histoire dans un livre récemment publié par celle-ci. Cela nuit non seulement à sa vie professionnelle, mais aussi à sa sphère personnelle. De là, s’ensuit une lutte juridique entre les deux protagonistes.
Ce sont les acteurs Alain Borek, Marion Chabloz, Mélanie Foulon, et David Gobet qui se livreront à l’interprétation de cette audience.
Ce spectacle plongera sûrement la salle dans un questionnement concernant les limites de l’expression en littérature : celle-ci a-t-elle tous les droits ?
Le pessimisme du titre nous met en garde : sachant qu’il s’agit d’une affaire juridique, qui sera la victime ? Celle qui, dans son roman, rabaisse l’homme de loi, ou celui qui accuse, potentiellement à tort, la femme de lettres ?
Nous nous attendons à un débat haut en couleurs et fort en émotions. Cela risque d’être aussi foisonnant de rebondissements qu’il y a de lois dans notre code civil. Nous avons hâte de découvrir comment Adrien Barazzone incorpore son mélange de finesse, de tension et d’humour dans cette enquête vivante.
Quel sera le verdict ?
Propos d’après-spectacle : [25 novembre 2025]
Quand l’ironie prend le marteau du juge
Ce procès, qui devait opposer la liberté d’expression et la protection de la vie privée, met en lumière les conséquences que de simples suspicions peuvent avoir sur la vie de quelqu’un, ainsi que les responsabilités qui en découlent. Selon Alexandre, le personnage de Bel dans le roman « Marcher sans craindre le ravin » lui ressemble, autant sur le plan physique que moral. De plus le roman trahit le fait que Bel ne serait pas le véritable père de sa fille. Ce secret, appartient également à Alexandre. Il l’avait confié à Pauline, l’autrice, quelques années auparavant. Après avoir dévoré le roman et découvert la vérité, la fille d’Alexandre refuse de lui adresser la parole, et la femme de ce dernier demande le divorce. Il accuse donc l’écrivaine d’avoir dévoilé une partie de sa vie privée et d’être responsable de ces tensions familiales. Evidemment, Pauline dément les accusations. Il est difficile de trancher car la juge doit s’appuyer sur la Jurisprudence et tenter de faire apparaître la vérité, avec pour preuves de simples passages du roman et des témoins incapables de répondre aux questions.
A notre grande surprise, Adrien Barazonne a choisi de tourner la forme stricte d’un procès en une situation absurde. Tout était moqueries et caricatures, des caractéristiques qui ne trouvent habituellement pas leur place dans le domaine du droit. Pour illustrer ceci, nous avons relevé quelques exemples. Lorsque la juge a demandé à l’assemblée de s’asseoir, personne n’a daigné lui obéir, et la magistrate n’apportait, par exemple, pas d’importance au fait de devoir jurer de dire la vérité. L’avocat de la défense ne posait aucune question pertinente et était loin de se donner corps et âme pour défendre sa cliente. Les témoins n’offraient aucune réponse satisfaisante et préféraient s’étaler sur des sujets qui ne facilitaient nullement l’enquête. La juge et l’avocat ont même fini par échanger leur place, donnant l’impression que seuls l’accusée, Pauline Jobert, et le plaignant, Alexandre Badadone, se souciaient réellement de l’affaire.
L’immersion dans l’ambiance a été immédiate : aucune ouverture de rideau ou extinction de lumières ne pouvaient témoigner du début du spectacle, ce qui a éveillé notre surprise. Tels les jurés, nous étions toujours en lumière lorsque la juge a fait son entrée, suivie des différents partis, avant de préparer ses pièces à conviction et ses dossiers.
Quant au décor, il était très minimaliste. L’architecture était une copie de tribunal, agrémentée d’éléments abstraits : un squelette métallique habillé de planches de bois formait la base classique qu’on retrouve dans un palais de justice, ainsi que les éléments essentiels, tels que la barre des témoins. Des rideaux blancs pendaient derrière la structure, comme pour restreindre la scène.

Les jeux de lumières étaient peu présents, ce qui donnait une impression de monotonie. Sur toute la durée du spectacle, celle-ci se tamisait, nous emmenant doucement dans la fiction. Vers la fin, quelques projecteurs éclairaient les scènes se rapportant au livre de Pauline, avant de plonger les spectateurs dans le noir, pour inviter aux applaudissements. Selon nous, cela créait un parallèle entre la salle éclairée du début, représentant le domaine juridique, et la salle plongée dans le noir, illustrant une fin théâtrale.
Le son était également peu présent, excepté quelques bribes de musique lors des différents témoignages, ainsi qu’un chant italien, qui nous a paru étranger au contexte.
Au terme du spectacle, les applaudissements ont accueilli les acteurs avec un enthousiasme troublé d’incertitudes, suite à l’omission du verdict. Nous sommes reparties en plein débat, aux vues de la tournure inhabituelle qu’avait ce procès. Nous avons aimé ce moment riche, satisfaisant, qui nous a fait beaucoup réfléchir.
Adrien Barazzone est connu pour sa capacité à maitriser l’ironie au sein de ses œuvres. En effet, nous avons retrouvé sa marque de fabrique tout au long de la pièce. Entre son texte humoristique et les personnages caricaturés, truffés de divers accents, de mimiques et d’une gestuelle exagérée et munis d’accessoires clichés : l’humour était au rendez-vous. Ce goût de la mise en scène dynamisait les monologues, le manque d’éléments découverts concernant l’avancée de l’affaire ainsi que la forme peu entrainante qu’on retrouve habituellement au tribunal.
Nous souhaitons souligner le remarquable jeu des différents acteurs, qui ont tous interprétés entre deux et trois rôles. Ces changements de personnages étaient marqués par des changements de costumes et d’accessoires, effectués sur la scène.
La pièce interroge la frontière entre l’intention et la responsabilité, montrant à quel point de simples suspicions peuvent bouleverser des vies. Elle met en lumière le poids du regard social et moral, qui peut condamner avant même qu’un verdict ne soit rendu. En laissant ce procès sans conclusion, la pièce souligne l’ambiguïté de la justice et de la vérité, ainsi que la difficulté à trancher.
Par Arthur Dumont et Antoine Auer

Propos d’avant-spectacle : [30 octobre 2025]
Là-haut sur la montagne…
« Ils sont deux, dans un téléphérique suspendu à un fil. L’un est une star. En pleine crise existentielle, il cherche le silence et un sens à sa vie. L’autre est un admirateur, ordinaire, invisible. Le hasard les réunit là, au-dessus du vide, au milieu des va-et-vient de skieurs huppés. Le hasard ? Pas sûr. Car le fan de la première heure est venu demander des comptes à celui qui l’a toujours ignoré… »
Ainsi commence le synopsis de Ami(s).
Nous avons choisi ce théâtre, Ami(s), car ce synopsis nous semblait intéressant et nous connaissions déjà les comédiens, Thierry Romanens, qui est à la radio, aux Dicodeurs, et Nicolas Rossier (un ancien du collège) qui a joué dans toute la francophonie et qui est une figure du théâtre suisse.
Nous pensons donc que ce théâtre aura de l’humour, de l’extravagance et qu’il saura nous étonner. En outre, ce « s » entre parenthèses, est intrigant : qu’est-ce que cela signifie ? Comment va-t-il être intégré à la pièce ?
Nous pensons que le « s » représente l’ambiguïté entre la vie d’une star et la vie quotidienne, où la vie d’une star est idéalisée. Et même un sentiment de proximité avec une star peut être ressenti. L’amitié peut donc être unilatérale ou bilatérale.
L’autrice de cette création est Yasmine Char qui a déjà reçu nombre de prix. Elle est née à Beyrouth et a vécu dans le monde avant d’arriver en Suisse en 1993. La metteuse en scène, Sandra Gaudin, est née à Lausanne et jouit d’une réputation qui s’étend au-delà de nos frontières. Le journal Le Temps écrit que ses spectacles sont des « jeux de société, avec leurs règles secrètes, leurs coups de dés providentiels, leurs trappes impromptues, leurs gambades surprises», ce qui titille notre curiosité. Nous attendons donc de confirmer cela.
Représentations : 6 et 7 novembre 2025, 20h00, durée : 1h20
Propos d’après-spectacle : [15 novembre 2025]
Une télécabine qui monte… sans nous embarquer
Une télécabine est placée en milieu de scène. Elle y restera durant l’entier de la représentation. Bien qu’elle ne se déplace pas, des mesures sont prises pour donner le sentiment de mouvement au spectateur. La cabine peut effectuer des rotations autour de son centre, et un écran dans le fond de la scène a été disposé pour mimer son déplacement le long de sa remontée.
La lumière froide, très simple, éclaire entièrement la scène. Cette neutralité de la lumière reflète la froideur des personnages au début de la pièce ; en effet, ils ne se parlent pas pendant la première partie du spectacle. Ce n’est qu’à partir du moment où la cabine se stoppe que le jeu de lumière change, reflétant les actions des personnages. La lumière, tantôt froide quand les personnages se confessent, tantôt chaude quand les personnages sont heureux, projette alors des formes de couleurs sur le sol. Ce jeu des formes contraste avec le reste du temps, car c’est la première fois que la lumière change drastiquement. Ceci provoque chez le spectateur un agréable effet de surprise.
La pièce commence par un jeu sonore : la star est en train de téléphoner avec une voix qui grésille, puis la batterie se vide et la voix de l’acteur résonne. Ce petit effet, qui pourrait paraître anodin, installe une proximité entre le spectateur et le personnage en laissant la voix naturelle sans amplification. Ensuite, au moment de la panne, un interphone intervient et accentue l’étrangeté de la télécabine. Cet interphone devient alors le centre de l’attention, ce qui est souligné par une projection de la cabine sur le fond. Quand le guide chante, nous avons été surpris par cette arrivée inattendue du chant dans l’atmosphère posée jusqu’ici. Nous avons trouvé en outre que les différents effets sonores étaient trop amplifiés et que cela cassait la magie du spectacle.
Les protagonistes principaux sont vêtus pour l’un d’un accoutrement assez basique qui reflète une certaine aisance financière. L’autre porte des habits de montagne et un sac à dos qui contient des accessoires assez attendus. Cette différence de costumes nous a permis d’identifier rapidement les différences sociales entres les deux personnages. Les autres personnages sont apparus eux aussi presque caricaturés : avec un manteau de fourrure blanc pour l’une, et un accoutrement de snowboard pour l’autre. Selon nous, les différents accessoires étaient plutôt banals.
Malgré le discours et le message sur l’amitié qui a réveillé en nous un questionnement (qui sont nos véritables amis, qu’est-ce que la réussite dans la vie ?), nous demeurons mitigés quant à cette représentation : nous avons trouvé le début long et avons même décroché à plusieurs reprises.
Nous n’avons franchement pas compris la signification du « s » entre parenthèses. Nous n’avons que des hypothèses du type : nous n’avons qu’un véritable ami, ou « l’amitié ne va que dans un sens »…
L’extravagance attendue n’était pas au rendez-vous, ce qui nous a un peu déçus. La mise en scène était simple, et la pièce, de manière générale, paraissait presque trop simple. Nous avons parfois ri, mais l’humour était, au final, que très peu présent. Nous n’avons pas réussi à déceler les éventuelles subtilités de la pièce, ce que nous avons regretté.