Par Thelma Morel et Julien Richoz

Propos d’avant-spectacle : [24 décembre 2025]
Les hommes verts sur fond vert
Et si la colonisation de la planète rouge n’était plus une fiction ? C’est à Vidy qu’aura lieu le départ d’une fusée direction Mars. Venez participer à une aventure qui durera cinq jours, du 21 au 25 janvier : les Chroniken vom Mars .
On retrouve sur le site du théâtre de Vidy un teaser de la pièce. On peut deviner qu’il s’agit d’une parodie sur le tournage d’un film. La pièce fait référence aux Chroniques de Mars, un recueil de nouvelles écrit par Ray Bradbury et publié en 1950. Instigateur de l’aventure, l’auteur souhaitait absolument voir son œuvre projetée sur grand écran. Il avait ainsi mis sur papier un ensemble de 28 nouvelles, pas tant futuristes que ça, puisqu’elles concernent notre époque, de 1999 à 2026.
Les acteurs Andrea Bettini, Jean-Charles Dumay, Sébastien Jacobs, Kay Kysela, Annika Meier, Gala et Othero Winter seront les colonisateurs de la planète et nous emmèneront dans l’univers étonnant de Bradbury.
Philippe Quesne, plasticien, scénographe et metteur en scène de la pièce, est notre chef d’expédition. Il a adapté les nouvelles en les tissant entre elles grâce à des scènes intermédiaires. Il en a réalisé un film surréaliste, tourné en direct. La pièce se jouera donc sur fond vert. Quels effets ces décors auront-ils sur les spectateurs ?
En 1999, les humains débarquent chez les martiens et les effraient par leur esprit tordu. Les martiens luttent contre la menace que représentent leurs colonisateurs, mais se font assaillir par une épidémie terrible, qui décime la population : la varicelle. En 2005, une guerre nucléaire fait rage sur Terre et les humains vont porter secours à leurs compagnons, laissant les martiens en paix. Seuls quelques humains ont survécu à la boucherie et essayent de gagner leur place parmi les extraterrestres. Les humains parviendront-ils à cohabiter avec les hommes verts ?
Chères voyageuses et chers voyageurs, les ondes radio veulent nous transmettre des messages : le lyrisme de la conquête, l’exploitation aveugle des ressources, mais aussi l’idéalisme, l’avidité et les violences humaines seront ceux de la pièce. De quoi l’homme est-il capable ? Jusqu’où est-il prêt à aller ?
Le choix de notre pièce a été influencé par les photos du spectacle : des œuvres d’art contemporain, mettant en scène des hommes verts et des hot-dogs.
Nous nous attendons à assister à une pièce à l’humour décalé et délirant, et à être plongés dans une ambiance rétrofuturiste. Il reste à savoir tout de même si la pièce se veut réellement humoristique ou non. L’affiche du spectacle annonce déjà son caractère contemporain et sa touche d’absurde. Il nous tarde de voir si le concept du fond vert saura nous divertir et espérons que les sous-titres nous permettrons de saisir toutes les facéties et plaisanteries.
Propos d’après-spectacle : [30 janvier 2026]
Perdus dans les méandres martiens
Impressionnés par les acteurs, nous avons quitté nos sièges et entamé les discussions. Nous allons tenter de condenser le nombre ahurissant d’informations qu’il y a à partager sur Les Chroniques martiennes.
L’entrée en scène nous en a mis plein la vue. Comme lors d’un tournage, les acteurs, tous enfermés dans leurs costumes verts et plongés dans le silence, mettent en place le fond vert à l’aide de leurs pouvoirs « magiques ». Après s’être installés, ils tournent une première scène, qui est projetée en direct sur un écran. Ce processus sera répété tout au long de la pièce. Les hommes en vert jouent avec une fusée faite de hot-dogs, qui vient s’échouer sur un astéroïde. De cette fusée sortent des humains miniatures, des aventuriers de l’espace, qui amènent avec eux plusieurs histoires, découpées par des moments de mise en place et de discussions entre les acteurs du tournage.
En effet, nous assistons à un film, mais également à son tournage en simultané. Entre humour, action et pseudo-tragédie, les acteurs n’ont pas peur du ridicule. On peut d’ailleurs réellement parler d’acteurs, car il y a un double jeu : les comédiens incarnent des acteurs qui eux-mêmes jouent dans une série de mini-films se déroulant sur Mars.
Entièrement vêtus de vert, les acteurs revêtent leurs costumes de cinéma lorsqu’ils doivent se produire sous les feux des caméras. Leur tunique jaune, agrémentée d’accessoires, alterne entre costumes de cow-boys, de soldats ou de civils. Le metteur en scène, lui, reste bien au chaud dans son costume de scientifique, autant à l’écran qu’en arrière-plan. Nous pensons qu’il représente Ray Bradbury, l’écrivain de ces nouvelles, qui rêverait de voir son œuvre portée à l’écran.
Un bureau surveille les acteurs depuis un poste situé à gauche de la scène, et deux météorites sont disposées sur le sol vert. Le reste du décor se révèle sur l’écran de cinéma, surélevé à droite de la scène. De nombreux paysages variés verdoyants, désertiques, étoilés, une Terre inconnue ou encore l’intérieur d’une maison de grand-mère défilent selon l’action jouée.
Il s’agit d’une œuvre qui n’a clairement pas été prise très au sérieux. Aux histoires sorties de l’imagination de Bradbury ont été ajoutés un brin de moquerie et une bonne dose d’ironie. Les actions absurdes provoquent des éclats de rire, dynamisant ces deux heures de spectacle, qui peuvent néanmoins sembler un peu longues à certains moments. En effet, les mises en place des scènes de cinéma ne se font pas à la hâte. On se perd passagèrement dans l’avant-dernier film, lorsque les humains sont poursuivis par les Martiens à travers plusieurs décors. Cependant, ce moment de flottement est bref, car le dernier mini-film est très accrocheur. Entre clichés sur les doublages de reportages américains et caricatures d’Américains moyens de campagne, tout y est. Cette dernière capsule relate la « off-season » sur Mars, alors qu’aucun touriste ne vient acheter de hot-dogs à un couple de Martiens (très américanisés).
Pendant ces moments de pause, on peut admirer les techniques utilisées pour les effets de science-fiction, ainsi que le travail de la talentueuse actrice chargée des bruitages. Ces derniers sont si bien réalisés que l’on ne remarque presque pas ses efforts pour produire des effets sonores de grande qualité.
Les deux premiers acteurs, dont on ne voit que le haut du visage, incarnent des Martiens qui perçoivent déjà les humains en récitant l’un de leurs poèmes grâce à la télépathie, tout en jouant avec les effets de distance créés par la caméra.
Tout au long de la pièce, le fond vert est remplacé par de nombreux décors, terriens ou martiens, qui nous plongent dans l’ambiance et nous permettent de mieux comprendre les actions.
La langue joue également un rôle important dans cette œuvre. La grande majorité de la pièce se déroule en allemand, mais quelques courts passages sont en français et en anglais.
La musique a elle aussi toute sa place et, comme le reste des éléments de notre voyage, elle déborde d’idées. Parfois, les acteurs se mettent à chanter, à jouer de la guitare et à danser sur scène ; parfois, l’action est accompagnée d’un fond musical classique, jazzy ou issu de la chanson.
Les lumières, en revanche, changent rarement de place ou d’intensité.
Nous avons beaucoup apprécié le spectacle, qui ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer tant l’action captive notre regard. La pièce aurait toutefois pu durer un peu moins longtemps, car certaines actions se répètent.
Les hot-dogs jouent manifestement un rôle central dans cette œuvre, qui ne déborde pas d’accessoires futiles : quelques épées et armures pour les Terriens, le matériel de tournage, et surtout des objets du quotidien utilisés pour réaliser les bruitages hors caméra, comme des boîtes en plastique ou des bâtons.
Nous avons été agréablement surpris par cette performance assez contemporaine, qui peut, selon nous, plaire à un large public grâce à son côté très comique. N’étant pas nécessairement de grands amateurs de théâtre contemporain et absurde, la pièce nous a pourtant paru étonnamment cohérente et pas trop complexe.