La Nuit des vilains

Par Julie Perroud et Marine Siegenthaler

Et si le monstre, c’était nous ?

Du 27 février au 22 mars prochain, les rideaux du théâtre des Osses se lèveront pour laisser place au spectacle, La Nuit des vilains. Comme annoncé sur le site du théâtre des Osses, cette pièce invite à redéfinir la démarcation délicate entre le bien et le mal et interroge pourquoi nous sommes tant fascinés par ces « méchants ».

Inspiré par l’univers de William Shakespeare, ce texte a été écrit par Robert Sandoz. Ayant déjà réalisé quelques projets ensemble, Robert et Sylviane ont l’habitude de collaborer : elle écrit la trame, puis il intervient dans le but de renforcer la configuration de l’énoncé.

Sylviane Tille s’est également occupée de réaliser la mise en scène de ce projet. Elle nous narre l’histoire d’un jeune garçon que les figures issues de l’univers du dramaturge anglais viennent visiter au cœur de la nuit… Aucun autre indice sur l’histoire n’a encore été divulgué. Ce spectacle sera interprété par la compagnie fribourgeoise, L’Efrangeté, célèbre pour son goût du déconcertant, ce spectacle promet donc d’être surprenant.

Chez Shakespeare, les méchants sont souvent bien plus que de simples symboles du mal. En effet, ils reflètent des aspects obscurs de l’être humain tels que la trahison, la soif de pouvoir ou encore la cruauté. Ceux-ci nous renvoient à nos propres travers. Ces thématiques ont déjà été mises en image dans Richard III, Lady Macbeth, Claudius et Othello, de célèbres méchants. Dans cette pièce, Sylviane Tille s’inspire de ce concept. Elle cherche à nous confronter à nos propres faiblesses. Elle invite également le spectateur à réfléchir sur sa médiocrité.Une question peut se poser : qui sera le véritable méchant, ces caricatures stéréotypées venant de notre imagination ou bien nous-mêmes ?

Les auteurs promettent un spectacle effrayant, capable de faire frissonner les spectateurs les plus coriaces. En plus de la peur, Sylviane et Robert espèrent également une salle animée par des rires.

Nos attentes sont multiples. Nous espérons un spectacle capable de bouleverser nos émotions, oscillant entre le rire et la peur. De plus, William Shakespeare est un auteur qui a traversé les siècles et franchi les frontières. Cela avive notre curiosité quant à l’influence de ses œuvres dans cette pièce. Retrouverons-nous sur les scènes fribourgeoises le style propre à ce grand dramaturge anglophone?

Dans tous les cas, tout semble réuni pour une soirée théâtrale hors du commun. Reste cette question : le spectateur rira-t-il de ces vilains … ou de lui-même ?

Une nuit avec les vilains en répétition

Le 3 février dernier, nous nous sommes rendues au théâtre des Osses, où nous avons eu la chance d’assister à une répétition. Nous y avons été chaleureusement accueillies par Sylviane Tille et les acteurs de la troupe L’Efrangeté, que nous tenons à remercier. L’envers du décor nous a été présenté et nous avons pu découvrir comment le spectacle La Nuit des vilains se prépare. Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec la metteure en scène qui a pris le temps de répondre à nos questions. Nous avons pu entrer à la fois dans l’univers du spectacle et dans les coulisses de sa création.

Les répétitions ont débuté le 12 janvier et se déroulent tous les jours. Le jour de notre visite, la troupe travaillait sur l’une des dernières scènes. Ils arrivaient ainsi au terme de leur premier passage, une étape qui consiste à parcourir l’ensemble du texte et à poser les bases de la mise en scène. Ce n’est qu’au second passage qu’ils répètent ce qui a déjà été mis en place, affinent le jeu, précisent les intentions et ajustent certains détails.

Plusieurs éléments nous ont surprises au cours de cette répétition. D’abord, ils travaillaient une scène dont le texte leur avait été distribué la veille seulement, et pourtant ils étaient déjà capables de la jouer avec une aisance particulière. Nous avons également constaté que Sylviane Tille n’est pas la seule à orienter le travail : les échanges sont constants, chacun propose des idées, discute des possibilités de jeu et participe activement à la construction de la scène. Sylviane, de son côté, n’hésite pas à interrompre les acteurs lorsqu’un détail la dérange. Elle accompagne ses indications verbales de démonstrations concrètes, montant sur scène pour incarner elle-même un geste, une intention ou une posture. Parfois une réplique ou un morceau de scène est refait plusieurs fois. D’autres personnes sont également intervenues, parmi elles, par exemple, les régisseurs pour les lumières et sons, mais aussi la costumière pour ajuster les tenues et certains décors.

Malgré la rigueur du travail, l’humour restait omniprésent. Il est aussi frappant de voir à quel point les comédiens demeurent dans leur personnage, même lors de simples discussions. Dès qu’ils enfilent leur masque, leur accent ou leur démarche se transforment, comme si leur personnage reprenait immédiatement le dessus.

Nous avons beaucoup apprécié ce moment, qui a été pour nous une véritable découverte. La sensation de se retrouver face à un spectacle en pleine construction était assez étrange, mais aussi très fascinante. Nous avons particulièrement aimé observer la manière dont ils cherchaient des solutions aux imprévus et aux difficultés rencontrées, en improvisant et ajustant toujours avec créativité.

N’ayant vu qu’un échantillon de la pièce, nous avons désormais hâte de découvrir le rendu final, ainsi que les modifications apportées aux différentes scènes que nous avons déjà pu observer.

« Le mal, est-ce un choix ou un héritage ? » 

La salle oscillait sans cesse entre éclats de rire et frissons d’inquiétude : tel était le sentiment du spectateur face à La nuit des Vilains. En effet, chaque scène angoissante était aussitôt désamorcée par une pointe d’humour, créant ainsi un contraste subtil.

Les plus célèbres antagonistes de Shakespeare apprennent, à la suite d’une prophétie des sorcières, qu’un héritier nommé Ricci est destiné à régner. Richard III, accompagné de Iago ainsi que de Lady Macbeth et Macbeth lui-même, se lance à la recherche dudit Ricci. Leur stupeur est immense lorsqu’ils apprennent que l’héritier est un enfant … et que cet héritier est en réalité une héritière ! Incapables de contourner la prophétie, les vilains de Shakespeare lui enseignent le mal, espérant façonner en elle la souveraine cruelle qu’ils imaginaient. Puis, voyant que l’enfant n’aspire qu’au bien, ils entreprennent de la tuer. Mais leurs plans échouent : les Macbeth s’entretuent, Ricci blesse Richard, et celui-ci, dans un ultime retournement, la protège d’Iago avant de mourir. Ricci accède au trône et promet de régner sans violence.

Le temps du spectacle, nous étions immergées dans un univers merveilleux, et chaque élément contribuait à en renforcer la magie : les décors mouvants, un fond sonore enivrant, un jeu de lumières parfaitement orchestré qui dégageait une atmosphère de menace et de suspens. Les costumes et les masques, d’un réalisme saisissant, accentuaient la caricature des « vilains ». Par ailleurs, nous avons été surprises par l’excellent jeu d’acteur. Par exemple, Lady Macbeth ainsi que Macbeth étaient interprétés par un même acteur. Son costume était divisé en deux parties : le côté droit représentait Macbeth et le gauche Lady Macbeth, ce qui suscitait un effet comique. D’autres effets spéciaux, à l’exemple de la fumée, évoquaient l’obscurité d’une forêt dominée par les sorcières, plongeant le public dans un imaginaire sombre et envoûtant. La fumée se glissait jusqu’à nos pieds, nous donnant l’impression d’être pleinement intégrées au spectacle.

De plus, le quatrième mur est rompu à plusieurs reprises. Par exemple, lorsqu’ils recherchent l’héritier, les personnages s’adressent directement au public, ce qui renforce notre immersion dans le spectacle.

Sous ses apparences féériques, la pièce tend un miroir à notre propre société. En effet, la figure du président des États‑Unis, Donald Trump, et l’éclat de sa salle de bal, étaient subtilement mis en miroir avec Richard III, offrant au public l’impression que le temps rapprochait soudainement ces deux visages du pouvoir. Cette mise en parallèle soulignait surtout combien l’homme tend à reproduire inlassablement les mêmes schémas historiques, où la violence demeure souveraine.

Ainsi, derrière le fantastique et la satire, La nuit des Vilains interroge avec finesse nos travers contemporains tels que le féminisme, l’innocence de l’enfant et le mal.  En effet, l’idée même qu’une femme puisse être désignée comme héritière ne leur avait jamais effleuré l’esprit. De plus, Ricci refuse de céder et démontre qu’il est possible d’agir sans violence, alors qu’elle se rend compte qu’on lui veut du mal. La jeune héritière parvient même à attendrir chacun des méchants, ne serait‑ce que l’espace d’un bref instant.

La pièce pose une question centrale, répétée à plusieurs reprises : « Le mal, est-ce un choix ou un héritage ? ». Autrement dit, la cruauté est-elle ancrée dans la nature humaine ou résulte-t-elle d’un apprentissage ?

La fin du spectacle laisse entrevoir une lueur d’espoir. En protégeant Ricci, Richard III ne sauve pas seulement cette enfant, il libère symboliquement toute une génération en rompant enfin le cycle de la violence. Un nouveau règne s’annonce, affranchi de la domination par le mal, Ricci elle‑même incarne cette promesse d’un règne plus juste, plus humain, où la force brute céderait la place à la douceur. La morale suggère alors qu’un simple enfant, par sa tendresse, possède le pouvoir de désarmer les cœurs les plus endurcis.

Cependant la dernière scène laisse planer le doute, Ricci écrase brusquement une mouche qui l’agace, puis s’en excuse maladroitement. Cela laisse entendre que malgré tout, l’ombre du mal n’est jamais totalement écartée. La violence, comme un héritage tenace, guette toujours les pas de celui qui prétend inaugurer un monde meilleur.