Le Poisson-Scorpion

Par Esther Becquart et Thelma Morel

Une pièce hybride : Le Poisson-Scorpion

C’est du 4 au 6 février 2026, à Nuithonie, que se jouera le face-à-face vertigineux de Bouvier … contre lui-même : Le Poisson-Scorpion .

Nous vous invitons à vous laisser entraîner dans un voyage immobile, une pièce inspirée d’un texte autobiographique oscillant entre fiction et récit de voyage d’un écrivain-voyageur. Nous serons probablement au chevet d’une âme en lutte, plongée dans le gouffre de l’errance intérieure.

Fidèle disciple de Jules Verne et de Jack London, dont il a suivi la voie des récits d’aventure et de voyage, amoureux du monde et de ses routes, Nicolas Bouvier parcourt dès 1953 de nombreuses contrées — de l’Afghanistan au Japon, en passant par l’Inde et le Sri Lanka. Pourtant, ce ne sont pas ces paysages lointains faits de vagabondages qui constituent le centre de cette expérience théâtrale : ici c’est plutôt un arrêt brutal, un séjour contraint à Galle, au Sri Lanka, où le voyage laisse place à l’épreuve intérieure.

Nous, spectateurs aventureux, en quête de nouveaux horizons, sommes conviés à partager ce moment de suspension : un huis clos sur une île, vécu comme une descente dans les zones les plus fragiles de l’esprit. Seul en scène, Samuel Labarthe incarne Nicolas Bouvier dans cette traversée intime. Nous nous attendons à suivre les visions, les souvenirs et les luttes de l’auteur-voyageur ne pouvant s’enfuir ni de sa chambre d’hôtel à Ceylan, ni de sa propre tête. Souffrira-t-il de sa propre présence ? La solitude sera-t-elle sa seule camarade ?

Vingt-cinq ans après cet épisode fiévreux, Bouvier choisira l’écriture pour transformer l’épreuve, en mettant sa douleur sur papier et en domptant la langue, son moyen de retrouver un souffle vital. C’est cette matière brute et lucide que la mise en scène de Catherine Schaub porte au plateau, en privilégiant l’écoute du texte. Elle nous épargnera probablement des actions spectaculaires, sachant que l’acteur principal chez Bouvier est le texte.

Le Poisson-Scorpion s’annonce comme une expérience sensorielle et méditative, où l’exploration des paysages intérieurs prend le pas sur l’exotisme qui colore le vécu de Bouvier. Nous imaginons déjà être touchées par ses peurs, ses interrogations, ses souvenirs, et supposons que la pièce nous invitera également à interroger nos propres voyages, réels ou intimes. En sortirons-nous bouleversées ?

Nous espérons, au-delà du récit de voyage, celui d’une traversée : celle d’un homme au bord de lui-même, entre l’abîme et le désir de retrouver goût à la vie. Nous nous réjouissons d’assister au talent de Samuel Labarthe dans la façon dont il fait vibrer les écrits autobiographiques de Bouvier. Préparons nos balluchons pour cheminer sur une montagne russe, véritable voyage psychologique.

Quand les mots deviennent tempête de folie…

Une frappe frénétique sur le clavier d’une machine à écrire trônant sur un petit bureau abandonné au milieu d’une vaste scène. Derrière cette petite table, une silhouette robuste se penche gravement : c’est Samuel Labarthe, ou plutôt Nicolas Bouvier, habillé d’un pantalon vert et d’une simple chemise immaculée. Un vêtement qui perdra sa blancheur au fil d’une histoire qui nous fera suer tout autant que Bouvier lui-même. C’est dans cette ambiance intrigante, terne et sombre que s’ouvre le spectacle Le Poisson-Scorpion.

Une grande inspiration, et un flot de mots, presque ininterrompu, se déverse de la bouche de l’acteur. Il parle posément, au commencement, n’utilisant que très peu l’espace, puis il s’empare progressivement de la scène en mettant en place les différents éléments de la chambre d’hôtel un peu miteuse où se passera le principal des péripéties qu’il traversera : une palissade grisâtre et délavée, un lit en bois, une vieille lampe qui étale mal son tapis de lumière et un rideau, côté jardin, qui donne à l’occupant du lit l’accès à une vue sur la mer (que l’on s’imagine très belle évidemment…).

Cet unique lieu subit pourtant des changements, en écho aux différents états d’âmes de celui dont l’esprit et le corps subissent une sorte de torture croissante au fil du spectacle. Grâce à la modification de l’emplacement de ses meubles, la cellule d’hôtel se trouve métamorphosée en chambre d’hôpital, lorsque le grand voyageur, assommé par la fièvre et chancelant à cause de la maladie physique, décide de se faire soigner chez le médecin, où il est entouré d’un étrange monde mêlant patients locaux et personnel médical.

Un deuxième mur doté d’une large fenêtre entre en scène. Alors que Bouvier est affaibli, il trouve malgré tout la force de sortir de son lit de soins pour tremper ses lèvres dans une tasse, assis à une table sous la fenêtre de ce café improvisé, en face de l’hôpital. A son retour dans son logis, il reçoit une lettre de sa mère ainsi que de la part de la femme dont il était amoureux avant son voyage et qui lui annonce qu’elle s’apprête à se marier.

Sous le choc de la nouvelle qui le remplit de désarroi, les premières hallucinations envahissent ses jours et ses nuits, conséquences de sa déception amoureuse. Il tombe au plus bas et ne montre le bout de son nez qu’à l’épicerie, improvisée avec le mur à fenêtre du café, tourné, et qui laisse apparaître des étagères remplies d’assaisonnements divers. À la fin de la pièce, certains meubles reprennent leur place initiale, alors que d’autres disparaissent en coulisse. Le développement de l’histoire est rythmé par l’apparition d’animations sur les différents murs ou sur le fond de scène noir, comme des passages du texte, des phrases clé, ou des insectes grouillant, remplissant l’espace comme si nous étions engloutis dans une véritable termitière géante.

Les mots se mélangent dans nos pensées de spectatrices en suivant une logique peu anodine : par moments, ils sont entendus de manière linéaire, comme une rivière dans le calme de son lit, puis à d’autres moments les eaux débordent et l’on est emporté dans des cycles de phrases entêtants, tourbillonnant dans une tempête de sons, de tournures qui retournent presque notre esprit pris au dépourvu. Il n’y a plus que l’instant présent, celui de la folie qui étend son ombre dans toute la salle. Samuel Labarthe semble atteint lui-même, comme si son rôle le dépassait et prenait le dessus sur la réalité. Il devient le texte de Bouvier. Il mène son seul en scène avec une si grande finesse qu’il parvient à faire apparaître d’autres personnages, comme une épicière ou un voisin de palier, sans les incarner pour autant. La façon dont il communique avec eux les rend plus présents que jamais.

Le sens de ces nombreux mots est accentué par les mélodies orientales étourdissantes, enivrantes, parfois troublantes, mais aussi par la vivacité des lumières et surtout par l’omniprésence de l’ombre, qui souligne le brouillard dans l’esprit de Bouvier. Lorsque la lumière est vive, Bouvier se remémore ses amours, revigore ses espoirs et ses joies. Lorsqu’elle s’affaiblit, elle nous plonge dans la démence et nous entraîne dans l’enfer de l’homme torturé. Lors d’une nuit d’aliénation, des éclairs l’aveuglent et des scarabées dansent par centaines sur les murs, comme dans ses cauchemars. Puis, le soleil orangé du matin annonce le retour de l’apaisement lorsqu’il fait son apparition. À la suite de cet épisode, la scène reste relativement sombre. Bouvier vit ensuite une expérience étrange sur une plage : un homme joue avec sa vie en plantant des couteaux dans son cou pour impressionner un petit groupe de curieux qui a payé pour assister au numéro traumatisant. Bouvier va rentrer chez lui afin de fuir ces visions d’horreur, et, arrivé au bas de son hôtel,  se blesser au sourcil. Il laisse enfin la maladie couler de sa plaie, comme une libération inespérée. À cet instant, une lumière éclatante irradie l’espace.

A la fin du spectacle, nous pouvons faire des hypothèses sur le titre de la pièce, composé des noms de deux animaux antithétiques. Le poisson-scorpion c’est le symbole de la lutte intérieure de Bouvier, lui contre lui, c’est un poison qui le pique, un poison dont il tente de se guérir dans une quête de sens continuelle. Ce poisson-scorpion est d’ailleurs caractérisé dans sa forme physique, lorsque Bouvier constate que l’épicière en garde un en captivité dans un bocal qu’elle accepte de lui confier.

Le spectacle se referme sur Labarthe courbé sur sa machine à écrire, tout comme nous l’avions découvert à l’ouverture, symbole ultime de ce voyage immobile. La boucle est enfin bouclée.

Nous sortons de la salle de spectacle comme au réveil d’une nuit agitée. Incapables de nous remémorer une phrase précise ou de nous rappeler clairement d’une “scène”, mais nous sommes remplies des échos d’une atmosphère oppressante et envoûtante à la fois. Il aura suffi d’une heure quinze, ainsi que des mots parfaitement choisis et magnifiquement interprétés, pour traverser l’Océan Indien, sentir, voir et entendre le Sri Lanka profond, en devenir fou, rassembler ses émotions et ses pensées éparpillées, puis retomber sur un siège dans une salle de théâtre au milieu du réel paraissant désormais plat comme un lac à côté des vagues de sensations qui nous ont submergées tout au long de la représentation.