Par Esther Becquart et Julie Perroud

Propos d’avant-spectacle : [16 janvier 2026]
Drôle d’intitulé !
Voilà un titre singulier ! Quelques mots qui s’alignent, nous plongeant déjà dans un récit : celui des souvenirs d’enfance de la grande comédienne romande — Brigitte Rosset.
Un tel titre ne pouvait qu’attirer notre attention, moins par sa longueur que par ce qu’il laisse deviner en filigrane. Un couteau à poisson aux côtés de délices au jambon, au cœur d’une conversation ? Tous les ingrédients semblent réunis pour évoquer festivités et réjouissances, et nous comptons bien nous y inviter…
Pour en savoir un peu plus, nous vous donnons rendez-vous au théâtre Nuithonie, le 9 et le 12 février ! À en croire un commentaire au sujet de cette nouvelle pièce sur le site de la saison culturelle CO2, Brigitte Rosset emmènera les spectateurs en balade dans sa mémoire, nous révélant son passé à travers les éléments qui ont coloré et construit le décor d’une enfant gourmande de la vie. Elle incarnera tour à tour les différentes figures qui animèrent son environnement, questionnant les liens familiaux et ce qu’ils peuvent transmettre.
Comme suggéré sur le site d’Equilibre-Nuithonie, dans la page dédiée à la pièce Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon, Brigitte Rosset nous ouvrira le portail de son jardin secret pour nous partager une histoire inspirée des chroniques écrites dans le temps par son grand-père, qui semble avoir légué son goût pour le fin maniement du verbe à travers les générations.
Avec une mise en scène signée Christian Scheidt, l’humoriste genevoise promet de mettre ses talents au service d’un spectacle où le rire et l’émotion raviveront les braises de nos propres mémoires.
Nous nous réjouissons de découvrir cet hommage aux aïeux, qui nous plongera certainement dans l’univers des histoires familiales, entre questions d’héritage et repas de famille. Nous espérons que ce spectacle saura nous offrir un temps de réflexion sur les liens que nous entretenons avec nos proches, à travers une exploration à la fois tendre et drôle d’un thème qui nous touche toutes et tous : la transmission.
En espérant que le grand-père ne se retourne pas dans sa tombe, nous nous préparons d’avance à nous tordre sur nos sièges !
Propos d’après-spectacle : [14 février 2026]
Le passé au présent
C’est dans une salle tressaillant de rires que nous avons assisté au seule-en-scène de Brigitte Rosset, présenté au théâtre de Nuithonie. Le titre, aussi long qu’intrigant – Merci pour le couteau à poisson, les conversations et les délices au jambon – laissait présager un spectacle décalé, et heureusement, il nous a paru bien plus court que son intitulé. La comédienne nous a partagé des fragments de sa propre enfance, à travers des anecdotes vivantes, des figures de son entourage et des souvenirs lui tenant à cœur.
Les rideaux s’ouvrent et Brigitte Rosset fait son apparition dans une sorte de costume de Monsieur Loyal revisité à sa façon, elle traverse la scène énergiquement, sa chevelure blonde irradiant l’espace d’un dynamisme qui s’annonce puissant. Sans plus attendre, elle entame ses premières blagues mettant en contraste catholiques fribourgeois et protestants genevois. La salle est déjà hilare mais de notre côté, nous sommes un peu sceptiques quant au ton que prendra l’histoire et nous demandons quelques instants si cet humour saura nous faire décocher un sourire. Notre crainte s’envole rapidement, quand la comédienne se prend à faire des mimiques particulièrement réussies et à changer de voix pour caricaturer une vieille amie de sa mère, avant d’enchaîner sur le portrait d’un de ses amis d’enfance. La pièce se construit à travers une enfilade de portraits que Brigitte aligne de manière très harmonieuse. Des éléments se rapportant à sa maman défunte reviennent constamment, et c’est d’ailleurs sur le nom de cette dernière que se terminera le spectacle.
Brigitte Rosset évolue dans un espace qui a été pensé comme une sorte de mise en abîme d’un décor de théâtre. Sur scène, un cadre rectangulaire doté de deux pans de rideaux rouges, entre lesquels la comédienne passe à plusieurs reprises, par exemple lorsqu’elle se met dans la peau d’une personne de son entourage qu’elle incarne afin de nous la présenter. À droite du décor, on peut voir un petit meuble sur lequel est posée une lampe ancienne. C’est dans ce meuble que se trouve le lecteur de K7 duquel jailliront des enregistrements de la voix de son grand-père ou encore des messages de répondeur laissés par sa grand-mère, conviant le passé dans le présent. Cette scène se transforme en discothèque lorsque Brigitte suit sa grande-sœur belle et adulée de tous en soirée. Dans un jeu de lumière très réaliste Brigitte se dandine au son des notes de grands tubes des années huitante, emportant le public dans son euphorie…
La musique est incontestablement un outil que la comédienne sait utiliser pour façonner les différentes atmosphères dans lesquelles elle nous plonge. Parfois elle se contente de se mouvoir au rythme des notes, d’autres fois elle y ajoute le timbre de sa voix ou le flux de ses mots. Elle construit toute une ambiance où chacun de nos sens trouve son compte.
Le jeu d’actrice de la comédienne est probablement un des éléments les plus marquant de ce spectacle. D’une part Brigitte Rosset fait preuve d’une flexibilité impressionnante, elle passe d’un personnage à un autre avec aisance et parfois même en jonglant alternativement entre trois personnages sur un même plan. À peine un geste, un ton ou une posture, et elle devient quelqu’un d’autre. Le tout, avec très peu d’accessoires. Cela rend sa performance encore plus spectaculaire, elle réussit à créer tout un univers sans rien ou presque, simplement grâce à son corps et à sa voix. D’autre part, la comédienne parvient à captiver sans interruption un public très hétéroclite, les vingtenaires comme les soixantenaires sont pendus aux lèvres de cette femme qui rayonne comme un soleil tournoyant sur la scène.
Le rythme qu’elle donne au développement de l’histoire est très agréable pour le spectateur : Brigitte sait parfaitement manipuler l’alternance entre moments explosifs, chantants, dansants, et passages de silences profonds qui laissent respirer et ressentir ses émotions en miroir.
Le spectacle se distingue également par son authenticité. Brigitte Rosset nous parle du vrai, du quotidien, de souvenirs d’enfant qui pourraient être les nôtres. En tant que spectateur, on se surprend souvent à sourire, parfois même avant la fin d’une anecdote, simplement parce que Brigitte Rosset fait resurgir en nous des images familières, des expériences vécues. On se reconnaît dans ses anecdotes, dans ses maladresses, dans ses émerveillements. Il y a quelque chose de très authentique dans sa façon de raconter, comme si elle nous invitait à feuilleter l’album photo de sa vie tout en soulevant les pages de celui qui attend qu’on l’ouvre, sagement rangé dans nos étagères intérieures. À plusieurs reprises, on a l’impression qu’elle raconte notre histoire à travers la sienne.
Nous sommes ressorties de ce spectacle profondément touchées par la sincérité de Brigitte Rosset. Elle aborde des thèmes parfois lourds, comme le deuil ou les difficultés familiales, mais elle réussit à les introduire avec une légèreté qui fait beaucoup de bien. Nous avons beaucoup ri, nous avons partagé des émotions fortes, et nous sommes sorties de la salle à la fois apaisées et enrichies. Ce spectacle est un moment sans prise de tête, rempli de simplicité, de douceur, de nostalgie et d’humour, et nous l’avons vécu comme une bulle d’oxygène au milieu du train-train effréné de la vie.
Mais alors, que signifie ce titre aux allures farfelues ? Tout d’abord, merci. Merci car, tout au long de sa performance, Brigitte Rosset fait part de sa gratitude envers ses grands-parents, ses parents, sa grande sœur Bérangère qui a tenu un rôle très important pour elle, et l’ensemble de son entourage. Elle remercie celles et ceux qui l’ont façonnée, les acteurs de sa vie qui ont participé à l’éclosion de la Brigitte qu’elle est aujourd’hui.
Le couteau à poisson représente pour elle un symbole de fête et de moments précieux vécus durant son enfance. Cet élément se mêle aux différents indices caractéristiques du milieu protestant, genevois et aisé dans lequel elle a grandi. Sa maman qui avait un voilier sur le lac, et ses copines un peu précieuses et refaites au point d’avoir le visage trop figé pour articuler, des phrases qui résonnent toujours en Brigitte comme : “il faut souffrir pour être chic”, les manières qu’il ne fallait surtout pas oublier dans l’espace public comme le “knick” ou “knix” : une petite courbette que la fillette adressait aux gens qu’elle rencontrait en signe de respect, ou quelque chose de cet ordre-là (elle ne le savait pas trop bien elle-même à l’époque…).
Quant aux délices au jambon et aux conversations, ils lui viennent directement de son grand-père, qui lui a appris l’art et le maniement de la parole. Grâce à lui, elle évitera des situations où le mélange des syllabes et une compréhension des mots à sa sauce lui font rater son brevet de ski pour enfant, confondant les mots “conversion” et “conversation”. Lors de leurs escapades à l’opéra, Brigitte parvenait à se maintenir éveillée aux côtés de son grand-père, car elle savait que les fameux délices au jambon l’attendaient à la sortie de la pièce, ils étaient une véritable récompense qu’elle attendait avec impatience pour plonger ses yeux dans ceux de son aïeul qui l’admirait particulièrement. Après l’avoir emmenée à l’opéra, il lui offrait toujours ces fameux délices au jambon,
En nous dévoilant la petite fille, l’adolescente puis la jeune adulte qu’elle a été, Brigitte Rosset nous ouvre en grand la porte de son intimité. Sa façon de se mettre à nu devant un public d’inconnus, de se montrer vulnérable, naïve parfois, lucide souvent, traversée par la vie, simplement humaine, possède quelque chose de tout à fait hors du commun.
Merci pour ce spectacle qui fait du bien !